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Voir la version complète : "Demian (extrait et citations)" de Hermann HESSE


Libre08
23/06/2008, 21h57
L'extrait suivant est issu du roman « Demian », dont la traduction a été assurée par Denise Riboni, revue et complétée par Bernadette Burn – éditions Stock.

(...) Pour un homme conscient, il n'était aucun, aucun autre devoir de se chercher soi-même, de s'affirmer soi-même, de trouver en tâtonnant son propre chemin, quel qu'il fût. Cette révélation qui était le fruit de ma rupture avec Pistorius m'ébranla fortement. souvent, je m'étais plu à jouer avec les images de l'avenir. Souvent j'avais rêvé de rôles qui devaient m'être assignés, comme poète peut-être, ou comme prophète ou comme peintre. Tout cela en vain ! Pas plus qu'un autre, je n'étais ici-bas pour composer des poèmes ou pour prêcher, ou pour peindre. Tout cela était accessoire. La vraie mission de chaque homme était celle-ci : parvenir à soi-même. Qu'il finisse poète ou fou, prophète ou malfaiteur, ce n'étais pas son affaire ; oui, c'était en fin de compte dérisoire ; l'important, c'était de trouver sa propre destinée, non une destinée quelconque, et de la vivre entièrement. Tout le reste était demi-mesure, échappatoire, fuite dans le prototype de la masse et peur de son propre moi. L'idée nouvelle, terrible et sacrée, se présenta à mon esprit, tant de fois pressentie, peut-être souvent exprimée déjà, mais vécue seulement en ce moment même. J'étais un essai de la nature, un essai dans l'incertain, qui, peut-être, aboutirait à quelque chose de nouveau, peut-être à rien ; laisser se réaliser cet essai de sein de l'Inconscient, sentir en moi sa volonté, la faire entièrement mienne, c'était là ma seule, mon unique mission.

(...) Or, celui qui, véritablement, ne veut rien d'autre que sa destinée, n'a plus de semblables ; il reste seul, comme Jésus à Gethsémani, entouré seulement des espaces glacés de l'univers. Il y a eu des martyrs qui se sont fait crucifier volontiers, mais ils n'étaient pas des héros. Ils n'étaient pas délivrés. Ils voulaient quelque chose de cher et d'intime. Ils avaient un modèle ; ils avaient un idéal. Mais celui qui ne veut que sa destinée n'a plus ni modèle, ni idéal, ni rien de cher et de consolant autour de lui. Et ce serait ce chemin-là qu'il faudrait prendre. Des hommes comme vous et moi sont bien solitaires, mais ils possèdent le compensation secrète d'être autres, de se rebeller, de vouloir l'impossible. A cela aussi il faut renoncer quand on veut parcourir son chemin jusqu'au bout. Il faut arriver à ne vouloir être ni un révolutionnaire, ni un exemple, ni un martyr. C'est inconcevable.
Oui, c'était inconcevable, mais on pouvait en rêver, on pouvait le pressentir. Parfois, dans mes heures de solitude, j'en avais l'avant-goût. Alors je regardais en moi et je voyais l'image de ma destinée. Je contemplais ses yeux fixes. Qu'ils fussent pleins de sagesse ou de folie, qu'ils exprimassent l'amour ou la perversité la plus profonde, peu importait. Il ne fallait rien choisir, rien vouloir. Il ne fallait vouloir que soi, que sa propre destinée. C'est en cela que Pistorius m'avait servi de guide sur une partie de mon chemin.
Ces jours-là, j'errais comme un aveugle. La tempête grondait en moi. Chacun de mes pas était danger. Devant moi, je ne voyais que l'obscurité de l'abîme où se perdaient tous les chemins. Et, en moi, je voyais l'image du guide qui ressemblait à Demian et dans les yeux duquel était inscrite ma destinée.
J'écrivis sur un morceau de papier : « Un guide vient de m'abandonner. Je suis dans les ténèbres complètes. Seul, je ne puis faire un pas. Viens à mon secours ! »
j'avais l'intention d'envoyer ces lignes à Demian, mais j'y renonçai. Chaque fois que je voulais le faire, cela m'apparaissait puéril et dénué de sens. Mais je savais la petite prière par coeur et souvent, je la prononçait mentalement. Elle m'accompagnait constamment. Je commençai à pressentir ce qu'est la prière.(...)

Citations

« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quant nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous, ne peut nous toucher. »

« Debout à un coin de rue, près de deux cabarets, j'écoutais s'épancher dans la nuit la gaieté mécanique des jeunes gens. Partout, l'on se réunissait, l'on se groupait, l'on fuyait sa destinée, l'on se réfugiait dans la chaude atmosphère du troupeau. »

« Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu'ils ont peur les uns des autres. »

Bonne lecture