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Voir la version complète : Mohamed Benchicou


Libre08
15/08/2008, 00h07
Poème pour toutes les femmes de ma terre


Que ne m'as-tu, mère, faite capucine

Que j'étouffe dans ma soutane

Mes vingt années de grâce bédouine

Et vos vingt siècles d'irrévérence ?


Tu ne m'avais rien dit de ce vertige mutin,

Secrète volupté des anciennes guerrières,

Péché furtif des amantes de Grenade,

Qui vous envoûte femmes de ma terre

Depuis les premières coupes berbères

Et qui me prit, mère, au premier lait de ton sein...


Femme de ma terre,

Je ne me pardonne aucune joie

Que celle, sereine et inassouvie

De t’aimer

Et j’ai vu Dieu oser un péché :

Profaner la laideur du monde

Par ta beauté


J'ai perdu, fils, l'heure où se féconda notre honneur,

Comment te dire le ventre qui enfanta nos rêves ?


Prête-moi un peu de ta mémoire

Que je rallume quelques étoiles :

Djamila, Louisette, rappelle-toi...

Et que j'éclaire, tatouée sur ma chair amnésique

La balafre de la Casbah :

Hassiba, tremble ma peau !

Et d'une lune sur nos montagnes,

Tu entendras avec moi, au nom d'Ourida,

Se lever encore quelques fleurs sauvages...


Et surtout, fils, prend un peu de ma mémoire

Que je cesse de faire pleurer le ciel

A l'idée que nos enfants nous libèrent,

Et que j'oublie un peu leur nom :

Katia, Amal, Nour-El-Houda...

Vierges immolées

Pour éclairer leurs frères

Dans la nuit des hommes au sabre vert...

Katia, Amal, Nour-El-Houda...

Alger, ta race incessante de félines égorgées...

Combien nous faudrait-il d'offrandes

Et de mères démoniaques

Pour te délivrer de tes cerbères

Et te rendre à tes amants ?


Femme de ma terre,

Tu es ma part de ma terre,

Le sucre qui manque à mes fruits

Le sel du pain de ma mère

La qsida de mes longues nuits.

Miroir de mes joies anciennes.


Elles nous regardent,

Souviens-toi,

Elles nous regardent, le sais-tu ?

Là, de ce sol assoiffé,

Ce sont elles,

Chaque fois qu’un bégonia, à l’improviste

Viens décorer ma sereine baie d’Alger

A chaque verte fleur sous-marine

Qui se pose sur le corail orangé d’El Kala

Ce sont elles,

A chaque rose insolente qui se forme sur le sable

Pour divertir le Hoggar de sa solitude

Ou qu’un gai hortensia étourdi

S’égare sur les pistes rocailleuses d’Ain-Sefra...

Ce sont elles !

Les sirènes de ma terre,

Fauves indomptables,

Ce sont elles qui nous embrassent

Par ces tendres baisers déposés sur leur terre

Pour nous rappeler que de ce sol martyrisé

Au plus fort moment du désespoir

Quand la mort et l’avenir ne faisaient plus qu’un

Il a toujours surgi des plantes rebelles

Dont elles furent des espèces immortelles

Et qui firent refleurir la liberté.


Femme de ma terre,

Je ne me pardonne aucune joie

Que celle, sereine et inassouvie

De t’aimer

Et j’ai vu Dieu oser un péché :

Profaner la laideur du monde

Par ta beauté


J'ai perdu, fils, l'heure où se féconda notre honneur,

Comment te dire le ventre qui enfanta nos rêves ?


Cinq rue des Abderames :

Notre orgueil porte une adresse.

Un laurier pour trois cadavres...

Cinq rue des Abderames.

C'est l'heure de la lune et du muletier,

Ta tête blonde contre deux chars

Tes vingt ans et la haine de Bigeard :

Néfissa arrête la fontaine,

La poseuse de bombe va mourir...

Cinq rue des Abderames...

Derrière cette porte, fils

A l'odeur d'un églantier,

Tu chercheras l'offrande de Hassiba

Entre les seins désespérés de la Casbah.


Je n'irai plus dans ta nouvelle rue

Qu'ai-je à dire à cette foule orpheline

Vêtue de tes serments,

Et de la prophétie des Aurès,

Que j'ai vu implorer le néant,

Autour d'un soldat inconnu,

De la sauver de l'infini ?

Ne pourrais-tu, un jour

Allumer un réverbère sur nos doutes

Qu'on donne un âge à nos fiertés,

Un visage à nos illusions

Et un nom à nos mères ?


Femme de ma terre,

Tu es ma part de ma terre,

Le sucre qui manque à mes fruits

Le sel du pain de ma mère

La qsida de mes longues nuits.

Miroir de mes joies anciennes.


Femme de ma terre,

Ta peau léchée par nos vents...

Vents des oliviers de Sig

Salés par les vagues d’Oran ;

Vents Kabyles au goût de figues,

Chargés de colères félines

Qui font rougir les printemps ;

Ou vents du sud, amants des bédouines,

Qui soulèvent le sable et le temps...

Tous nos zéphyrs sont en toi

Même celui de Annaba

Tamisant ta peau de soie...

Et je leur ouvre grande ma porte

Quand je caresse ta joue ronde

Et je m’abandonne feuille morte

Pour qu'en eux je vagabonde

Au son du luth et d'une gasba...


Comment te dire le ventre qui enfanta nos rêves ?


Les murs d'El-Harrach m'ont parlé de toi, Lila...

Il y résonne encore tes dix-huit ans

Quelques soupirs de Sarrouy

Et tout le cauchemar du Paradou.


A quel instant de solitude as-tu gravé,

Sur mes parois de quarantaine,

La fille de Barberousse, l'inconnue des Baumettes,

Et la rescapée de Chebli ?

Mes murs te racontent, Lila :

« Violée, l'âme écrasée »

Ils disent que tu n'as pas parlé.

Mes murs te décrivent, Lila :

« Allongée nue, toujours nue...

Et les brutes qui passaient... »

Mes murs te délivrent, Lila

« Et le corps gavé de douleurs

S'était mis à flotter au dessus des tortionnaires... »


Aurons-nous assez de larmes pour laver ce souvenir

Des balafres du fer et du chalumeau ?

Ce corps est lourd, Ourida

Et tu l'as jeté du haut d'un trop fol espoir,

A l'appel d'une ode sacrée

Et de notre fable inachevée...

Ce corps est lourd, Ourida

Il est retombé sur nos veuleries,

Gravé là, sur le ciment gris de Sarrouy,

Et le soir ils ont fait un serment

Aux mères et aux cieux :

« D'un caftan d'or et d'étincelles

D'un séroual de feu

Et de la plus belle pelisse de Dieu

Nous vêtirons ce corps outragé... »

Et l'édile avait ajouté :

« Témoignez, témoignez, témoignez ! »


Ton siècle est mort, Ourida

Et le prochain s'est oublié.

Mais que nous reste-t-il de colère

Pour blâmer le poète ?


Femme de ma terre,

Je ne me pardonne aucune joie

Que celle, sereine et inassouvie

De t’aimer

Et j’ai vu Dieu oser un péché :

Profaner la laideur du monde

Par ta beauté


Comment te dire, fils, le ventre qui enfanta nos rêves ?


J'ai retrouvé une voix de toi

Sous quarante années de silence

Et je l'ai reconnue à sa crinière

Entre mille voix anonymes...


Tu ne l'as pas vue sortir, je le sais

Mais sur Alger il pleuvait ce jour-là...


C'était toi, qui d'autre ?

Tes seins brûlés à la cigarette

Les côtes brisées par la haine

Vierge éternelle, notre pucelle sans armure

Captive d'un rire gras du para violeur...

C'était toi, qui d'autre ?

Tu as hurlé à la nouvelle

Qu'il survivait dans Alger ces cavernes d'El-Biar

Où se broient toujours les vies des jouvencelles.

C'était toi, qui d'autre ?

Cette voix qui fit perler de sang noir

Le fusain de Picasso

La plume de l'avocate

Et les yeux indignés de Simone de Beauvoir.

C'était toi, qui d'autre ?

Ce cri, comment te dire,

C'était le seing d'une audace algérienne :

« Boupacha... Boupacha...»


A un soprano napolitain,

Sous quarante années de silence,

Au milieu du doute et de la nuit,

Sur un chemin de figues blessées,

Juin d'un printemps noir,

J'ai volé cette voix de toi

Qui chantait ta chanson :

La vie et l'amour ...

Canti di Vita e d'Amore...


Mais qu'as-tu vraiment chanté d'autre, Djamila

Même quand le téton pliait sous le feu

Et que le corps saignait pour ton peuple,

Qu'as-tu chanté d'autre

Qu'un rêve de la galette noire,

Qu'une prophétie insensée

Qu'une soif de sève pour les épis brisés,

Qu'une clameur d'un nouveau siècle,

Qu'un nouveau poème pour Alger ?


Femme de ma terre,

Tu es ma part de ma terre,

Le sucre qui manque à mes fruits

Le sel du pain de ma mère

La qsida de mes longues nuits.

Miroir de mes joies anciennes


La soupe a refroidi, Katia

Et notre porte se dénude de ton odeur...

Ne pourrais-tu, Houda, écourter la nuit sur la plaine ?

Le soleil ne se lève plus sans ton ombre.

Sur Haouch Boudoumi guette avec moi les hirondelles

Houria, à l'une d'elle tu reconnaîtras une mèche d'Amel.


Je suis fatigué, fils,

De ma prison et de toutes les prières qu'on m'a confiées

Mais sache, avant de t'en aller,

Si tu redoutes le chemin noir,

Que désormais nous savons tout du chandelier.

D'une flammèche nue et têtue,

Les sirènes de ma terre,

Violées, torturées puis égorgées,

En soixante années de calvaires,

Les sirènes de notre terre

Ont éclairé nos odyssées,

Allumé un bout d'orgueil

Et donné un nom à nos mères…