Libre08
27/08/2008, 07h53
Vendredi 22 août, elle était encore au parloir. Tous les deux ou trois mois, Sophie Brunet prend le vol transatlantique Paris-Durham, traverse la campagne américaine de Caroline du Nord, longe les gros rouleaux de barbelés qui encerclent le centre de détention et se présente à la porte de la prison de Nash. Dix-sept voyages en quatre ans pour trois fois deux heures d'entretien au mieux, sans vraie intimité, parmi les autres détenus. Les gardiens ont fini par ne plus s'étonner de contrôler son passeport français : "Il vient des visiteurs du monde entier pour Michael Peterson, remarquent-ils en riant. Que voulez-vous, il est un peu notre star..."
L'histoire de cet écrivain, blanc, riche et libéral, accusé du meurtre de sa femme et condamné en 2003 à la prison à vie - sans preuve, sans témoin, sans arme du crime - a inspiré un épisode de la série à succès "Les experts", cinq livres et des tombereaux d'articles dans la presse américaine. Elle a aussi fourni la matière à un formidable documentaire - The Staircase (Soupçons en français) -, signé du journaliste français Jean-Xavier de Lestrade, vendu dans plus de trente pays et régulièrement rediffusé dans le monde entier.
Sophie Brunet était la monteuse du film. De Michael Peterson, elle ne connaissait rien. Lestrade, lui, avait repéré après des mois de recherche l'incroyable histoire de ce sexagénaire plein d'humour, intellectuel bobo qui niait avoir assassiné sa femme. " On peut changer d'opinion sur lui en cinq minutes, a compris le journaliste, le croire terriblement dangereux ou totalement incapable de tuer sa femme."
L'affaire présente d'emblée tous les éléments d'un thriller. Et un décor de cinéma parfait : une vaste maison blanche, élégante, dans un îlot résidentiel à quelques centaines de mètres des quartiers noirs et déshérités de Durham. C'est là, au bord de la piscine, que Michael et Kathleen Peterson s'installent ce soir du 9 décembre 2001 pour achever la soirée et une deuxième bouteille de vin, dans la douceur des hivers de cet Etat du sud des Etats-Unis. Vers 2 heures du matin, Michael Peterson appelle le numéro d'urgence, en pleurs et paniqué. Kathleen gît au bas de l'escalier de service dans une mare de sang. Elle a 0,7 gramme d'alcool dans le sang, a pris quelques heures auparavant du Flexidril, un banal antalgique. Le médecin dépêché sur place conclut à une mort par hémorragie, suite à une chute.
Le couple qu'elle forme avec Michael Peterson, un remariage pour tous les deux, a la réputation d'être soudé. La police a pourtant saisi dans son ordinateur quelques courriels explicites, envoyés par Michael Peterson à des hommes prostitués. Peterson a longtemps tenu dans le Herald Sun, le journal régional, une chronique très lue fustigeant les insuffisances de la justice et de la police. Sur son cas, ces dernières sont décidées à faire preuve de célérité. L'autopsie conclut maintenant à l'éventualité d'un meurtre. Et malgré les dénégations énergiques de l'écrivain, ce dernier est inculpé.
Lestrade tient son personnage. Peterson, accusé mais libre, a décidé d'engloutir une partie de sa fortune dans une armada d'avocats et a accepté que l'équipe française filme la bataille judiciaire qui s'engage. En l'absence totale de preuves, personne ne doute que l'écrivain sera acquitté. De l'autre côté de l'Atlantique, dans la pénombre d'une petite salle de montage parisienne, le récit de l'instruction puis du procès fracassant sera construit, presque en simultané.
Comme le photographe du Blow-Up, d'Antonioni, découvrant un meurtre dans le détail de ses clichés, Sophie Brunet scrute donc chaque jour les détails de l'enquête. Sur les cassettes de tournage qui lui sont régulièrement envoyées, elle a vu d'emblée le procureur Jim Hardin et son adjointe Freda Black évoquer longuement une bisexualité que Peterson n'a jamais niée. Cela ne fait pas de lui un meurtrier. Mais il est clair que l'accusation vient de trouver l'une de ses armes majeures : l'image du couple idéal est fissurée.
A Durham, chaque jour apporte d'ailleurs son lot de rebondissements à la petite équipe qui filme. Car la police s'est mise à fouiller dans le passé de l'accusé. Et y a trouvé de quoi pimenter la thèse de sa culpabilité. Dix-huit ans plus tôt, Liz Ratliff, l'amie intime du couple que Michael formait alors avec sa première femme, Patty, a été trouvée morte au bas de son escalier. Décès naturel à la suite d'une rupture d'anévrisme a conclu l'autopsie. Mais Michael Peterson est la dernière personne à l'avoir vue vivante la veille au soir. Quelques jours avant le procès, le corps de l'amie défunte est donc exhumé devant toute la presse. Nouvelle autopsie.
Dix-huit ans après les faits, la mort de Liz Ratliff, dont les Peterson ont adopté les deux filles, est devenue suspecte. Achevant de brosser le portrait de Peterson, cette fois, en possible "serial killer des escaliers".
A Paris, sur son écran de montage, Sophie Brunet regarde chaque jour l'écrivain, chez lui. Au point d'avoir l'impression, sourit-elle, "de passer la plus grande partie de ma vie éveillée dans la cuisine de Michael". Elle n'était pas certaine de son innocence, au départ. Mais maintenant qu'elle le voit se débattre dans ce maelström judiciaire et pleurer la mort de sa femme, elle est sûre qu'il n'a pas pu l'assassiner. Derrière les lèvres qui se crispent, un regard qui s'échappe, elle a le sentiment de deviner chacune de ses pensées. En 750 heures de rushs, elle l'a vu tour à tour généreux, cultivé, profondément aimant pour ses enfants et même pour la fille que Kathleen avait eue d'un premier mariage. Elle a goûté l'humour de Peterson, cette façon qu'il a, en expert du récit, de regarder comme à distance sa propre aventure. "Il était impossible de l'imaginer en meurtrier", confirme Isabelle Razavet, la chef opératrice du documentaire. Il y a bien les images terrifiantes de Kathleen, baignant dans son sang. Les sept marques de lacération relevées sur son crâne. Mais les experts de la défense soulignent l'absence de fractures. Leur démonstration paraît implacable : il n'y a pas eu agression avec un objet contondant.
C'est un procès-fleuve qui se déroule à Durham. Un procès sensationnel du fait de la personnalité et de la notoriété de l'accusé. Un procès exceptionnel parce qu'il implique un Blanc, face à un jury majoritairement noir dans une ville minée par la ségrégation. Chaque soir, sur Court TV, la chaîne de télévision spécialisée dans les affaires judiciaires, paraît se dérouler une deuxième audience où les heures fastidieuses de débat d'experts deviennent soudain le scénario palpitant d'un potentiel crime conjugal. Mais dans l'enceinte du palais de justice, ni l'accusation ni la défense ne croient vraiment que Peterson puisse être condamné sans preuve.
Les douze jurés s'enferment pourtant pendant cinq jours pour délibérer. Lestrade et sa chef opératrice ont obtenu de filmer chaque soir la salle qui protège leurs débats, une fois qu'ils se sont retirés pour réfléchir. Sur le tableau, ils voient le résultat de leurs votes. Le premier soir, ils ont compté quatre "guilty" (coupable), trois "non guilty" et cinq indécis. Mais jour après jour, le doute paraît s'installer.
Source: Le monde
L'histoire de cet écrivain, blanc, riche et libéral, accusé du meurtre de sa femme et condamné en 2003 à la prison à vie - sans preuve, sans témoin, sans arme du crime - a inspiré un épisode de la série à succès "Les experts", cinq livres et des tombereaux d'articles dans la presse américaine. Elle a aussi fourni la matière à un formidable documentaire - The Staircase (Soupçons en français) -, signé du journaliste français Jean-Xavier de Lestrade, vendu dans plus de trente pays et régulièrement rediffusé dans le monde entier.
Sophie Brunet était la monteuse du film. De Michael Peterson, elle ne connaissait rien. Lestrade, lui, avait repéré après des mois de recherche l'incroyable histoire de ce sexagénaire plein d'humour, intellectuel bobo qui niait avoir assassiné sa femme. " On peut changer d'opinion sur lui en cinq minutes, a compris le journaliste, le croire terriblement dangereux ou totalement incapable de tuer sa femme."
L'affaire présente d'emblée tous les éléments d'un thriller. Et un décor de cinéma parfait : une vaste maison blanche, élégante, dans un îlot résidentiel à quelques centaines de mètres des quartiers noirs et déshérités de Durham. C'est là, au bord de la piscine, que Michael et Kathleen Peterson s'installent ce soir du 9 décembre 2001 pour achever la soirée et une deuxième bouteille de vin, dans la douceur des hivers de cet Etat du sud des Etats-Unis. Vers 2 heures du matin, Michael Peterson appelle le numéro d'urgence, en pleurs et paniqué. Kathleen gît au bas de l'escalier de service dans une mare de sang. Elle a 0,7 gramme d'alcool dans le sang, a pris quelques heures auparavant du Flexidril, un banal antalgique. Le médecin dépêché sur place conclut à une mort par hémorragie, suite à une chute.
Le couple qu'elle forme avec Michael Peterson, un remariage pour tous les deux, a la réputation d'être soudé. La police a pourtant saisi dans son ordinateur quelques courriels explicites, envoyés par Michael Peterson à des hommes prostitués. Peterson a longtemps tenu dans le Herald Sun, le journal régional, une chronique très lue fustigeant les insuffisances de la justice et de la police. Sur son cas, ces dernières sont décidées à faire preuve de célérité. L'autopsie conclut maintenant à l'éventualité d'un meurtre. Et malgré les dénégations énergiques de l'écrivain, ce dernier est inculpé.
Lestrade tient son personnage. Peterson, accusé mais libre, a décidé d'engloutir une partie de sa fortune dans une armada d'avocats et a accepté que l'équipe française filme la bataille judiciaire qui s'engage. En l'absence totale de preuves, personne ne doute que l'écrivain sera acquitté. De l'autre côté de l'Atlantique, dans la pénombre d'une petite salle de montage parisienne, le récit de l'instruction puis du procès fracassant sera construit, presque en simultané.
Comme le photographe du Blow-Up, d'Antonioni, découvrant un meurtre dans le détail de ses clichés, Sophie Brunet scrute donc chaque jour les détails de l'enquête. Sur les cassettes de tournage qui lui sont régulièrement envoyées, elle a vu d'emblée le procureur Jim Hardin et son adjointe Freda Black évoquer longuement une bisexualité que Peterson n'a jamais niée. Cela ne fait pas de lui un meurtrier. Mais il est clair que l'accusation vient de trouver l'une de ses armes majeures : l'image du couple idéal est fissurée.
A Durham, chaque jour apporte d'ailleurs son lot de rebondissements à la petite équipe qui filme. Car la police s'est mise à fouiller dans le passé de l'accusé. Et y a trouvé de quoi pimenter la thèse de sa culpabilité. Dix-huit ans plus tôt, Liz Ratliff, l'amie intime du couple que Michael formait alors avec sa première femme, Patty, a été trouvée morte au bas de son escalier. Décès naturel à la suite d'une rupture d'anévrisme a conclu l'autopsie. Mais Michael Peterson est la dernière personne à l'avoir vue vivante la veille au soir. Quelques jours avant le procès, le corps de l'amie défunte est donc exhumé devant toute la presse. Nouvelle autopsie.
Dix-huit ans après les faits, la mort de Liz Ratliff, dont les Peterson ont adopté les deux filles, est devenue suspecte. Achevant de brosser le portrait de Peterson, cette fois, en possible "serial killer des escaliers".
A Paris, sur son écran de montage, Sophie Brunet regarde chaque jour l'écrivain, chez lui. Au point d'avoir l'impression, sourit-elle, "de passer la plus grande partie de ma vie éveillée dans la cuisine de Michael". Elle n'était pas certaine de son innocence, au départ. Mais maintenant qu'elle le voit se débattre dans ce maelström judiciaire et pleurer la mort de sa femme, elle est sûre qu'il n'a pas pu l'assassiner. Derrière les lèvres qui se crispent, un regard qui s'échappe, elle a le sentiment de deviner chacune de ses pensées. En 750 heures de rushs, elle l'a vu tour à tour généreux, cultivé, profondément aimant pour ses enfants et même pour la fille que Kathleen avait eue d'un premier mariage. Elle a goûté l'humour de Peterson, cette façon qu'il a, en expert du récit, de regarder comme à distance sa propre aventure. "Il était impossible de l'imaginer en meurtrier", confirme Isabelle Razavet, la chef opératrice du documentaire. Il y a bien les images terrifiantes de Kathleen, baignant dans son sang. Les sept marques de lacération relevées sur son crâne. Mais les experts de la défense soulignent l'absence de fractures. Leur démonstration paraît implacable : il n'y a pas eu agression avec un objet contondant.
C'est un procès-fleuve qui se déroule à Durham. Un procès sensationnel du fait de la personnalité et de la notoriété de l'accusé. Un procès exceptionnel parce qu'il implique un Blanc, face à un jury majoritairement noir dans une ville minée par la ségrégation. Chaque soir, sur Court TV, la chaîne de télévision spécialisée dans les affaires judiciaires, paraît se dérouler une deuxième audience où les heures fastidieuses de débat d'experts deviennent soudain le scénario palpitant d'un potentiel crime conjugal. Mais dans l'enceinte du palais de justice, ni l'accusation ni la défense ne croient vraiment que Peterson puisse être condamné sans preuve.
Les douze jurés s'enferment pourtant pendant cinq jours pour délibérer. Lestrade et sa chef opératrice ont obtenu de filmer chaque soir la salle qui protège leurs débats, une fois qu'ils se sont retirés pour réfléchir. Sur le tableau, ils voient le résultat de leurs votes. Le premier soir, ils ont compté quatre "guilty" (coupable), trois "non guilty" et cinq indécis. Mais jour après jour, le doute paraît s'installer.
Source: Le monde