Libre08
05/10/2008, 13h44
Leïla Kilani a réalisé un documentaire sur l’Instance Équité et Réconciliation, qui a enquêté sur les violations des droits de l’homme commises entre 1956 et 1999.
Rompant avec les constructions convenues, le film est plutôt réussi.
Des erreurs judiciaires, des victimes et des bourreaux, des arrestations arbitraires et surtout extrajudiciaires, souvent suivies de disparitions, des témoignages poignants de familles de victimes, parfois des demandes de pardon des autorités… Les travaux et les séances publiques des commissions du type Vérité et Réconciliation qui ont été mises sur pied d’abord en Afrique du Sud et en Argentine, puis dans quelques autres pays - dont le Maroc en 2004 -, fournissent une matière dramatique propre à nourrir des scénarios passionnants mais aussi très spectaculaires une fois projetés sur grand écran. Avec le risque, bien sûr, que le spectaculaire l’emporte sur tout le reste.
Voilà pourquoi c’est avec intérêt et une certaine appréhension qu’on va voir tout nouveau film sur un tel sujet. Ainsi en était-il pour Nos lieux interdits, réalisé par la documentariste Leïla Kilani sur l’Instance Équité et Réconciliation du Maroc, présenté en avant-première lors de la Caravane du documentaire euro-arabe, organisée du 17 au 21 septembre par l’Institut du monde arabe à Paris.
Voulue par le roi Mohammed VI pour faire la lumière, autant que possible, sur le sort des victimes depuis l’indépendance jusqu’au décès de Hassan II - avec ses innombrables prisonniers politiques et ses milliers de disparus dont 600 ont été officiellement déclarés morts -, cette Instance devait également se préoccuper de leur réhabilitation et de leur indemnisation. Elle avait, surtout, pour tâche officieuse de réconcilier les Marocains avec leurs institutions grâce à ce processus cathartique. Les séances de l’Instance étaient publiques et télévisées (ou à huis clos à la demande des victimes). Il s’agissait de souligner qu’avec le nouveau souverain on était entré dans une tout autre période.
« Fils de traître »
Tourné avec l’autorisation et même l’appui des représentants de l’État - à travers, notamment, le Centre cinématographique marocain -, le documentaire est dédié à la mémoire du président de l’Instance, Driss Benzekri, lui-même prisonnier politique de 1974 à 1991. Nos lieux interdits aurait pu être un film à la gloire à la fois des membres de cette commission et des victimes de la terrible répression. D’autant que sa réalisatrice, qui a tourné pendant les quatre années du processus, avait parallèlement pour mission officielle de confectionner des archives filmées. Le résultat, heureusement, balaie toutes ces craintes.
Plutôt que de se focaliser sur les victimes et les membres de l’Instance et d’en faire des héros, Leïla Kilani a centré son propos sur quelques familles de disparus. Parents, conjoints, enfants et petits-enfants des victimes devenant les véritables personnages principaux du film. L’on obtient alors un film original qui offre des regards et des discours aussi inattendus que significatifs sur les « années de plomb » et qui évite de la sorte le récit documentaire classique.
Des moments forts ponctuent ce long-métrage mettant en scène notamment une mère qui n’a jamais cessé d’avoir honte depuis l’arrestation de son fils, un militant politique qu’elle considère désormais comme un délinquant puni pour s’être attaqué à l’intouchable Makhzen (le système du pouvoir). Ou un « fils de traître » à la recherche du cadavre de son père disparu et, apprend-il, mort dans l’enfer de la prison secrète de Tazmamart. Ou encore, une petite fille de militant syndicaliste et politique qui n’a jamais accepté le terrible silence qu’a toujours entretenu sa famille sur le sort de son grand-père.
Leïla Kilani a ainsi pris le parti de mettre l’accent à la fois sur le refoulé de ces années de plomb et sur le retour du refoulé qu’a provoqué cette Instance Équité et Réconciliation. Un choix qui lui a permis d’apporter du relief à son sujet et de susciter beaucoup plus de questions que n’importe quel reportage « objectif » aurait pu le faire. Les réactions des spectateurs, à commencer, bien sûr, par les Marocains quand ils pourront voir ce film, actuellement en cours de « kinescopage » (procédé permettant de transformer la vidéo au format 35 mm adapté au grand écran), devraient le confirmer.
Source: jeune afrique
Rompant avec les constructions convenues, le film est plutôt réussi.
Des erreurs judiciaires, des victimes et des bourreaux, des arrestations arbitraires et surtout extrajudiciaires, souvent suivies de disparitions, des témoignages poignants de familles de victimes, parfois des demandes de pardon des autorités… Les travaux et les séances publiques des commissions du type Vérité et Réconciliation qui ont été mises sur pied d’abord en Afrique du Sud et en Argentine, puis dans quelques autres pays - dont le Maroc en 2004 -, fournissent une matière dramatique propre à nourrir des scénarios passionnants mais aussi très spectaculaires une fois projetés sur grand écran. Avec le risque, bien sûr, que le spectaculaire l’emporte sur tout le reste.
Voilà pourquoi c’est avec intérêt et une certaine appréhension qu’on va voir tout nouveau film sur un tel sujet. Ainsi en était-il pour Nos lieux interdits, réalisé par la documentariste Leïla Kilani sur l’Instance Équité et Réconciliation du Maroc, présenté en avant-première lors de la Caravane du documentaire euro-arabe, organisée du 17 au 21 septembre par l’Institut du monde arabe à Paris.
Voulue par le roi Mohammed VI pour faire la lumière, autant que possible, sur le sort des victimes depuis l’indépendance jusqu’au décès de Hassan II - avec ses innombrables prisonniers politiques et ses milliers de disparus dont 600 ont été officiellement déclarés morts -, cette Instance devait également se préoccuper de leur réhabilitation et de leur indemnisation. Elle avait, surtout, pour tâche officieuse de réconcilier les Marocains avec leurs institutions grâce à ce processus cathartique. Les séances de l’Instance étaient publiques et télévisées (ou à huis clos à la demande des victimes). Il s’agissait de souligner qu’avec le nouveau souverain on était entré dans une tout autre période.
« Fils de traître »
Tourné avec l’autorisation et même l’appui des représentants de l’État - à travers, notamment, le Centre cinématographique marocain -, le documentaire est dédié à la mémoire du président de l’Instance, Driss Benzekri, lui-même prisonnier politique de 1974 à 1991. Nos lieux interdits aurait pu être un film à la gloire à la fois des membres de cette commission et des victimes de la terrible répression. D’autant que sa réalisatrice, qui a tourné pendant les quatre années du processus, avait parallèlement pour mission officielle de confectionner des archives filmées. Le résultat, heureusement, balaie toutes ces craintes.
Plutôt que de se focaliser sur les victimes et les membres de l’Instance et d’en faire des héros, Leïla Kilani a centré son propos sur quelques familles de disparus. Parents, conjoints, enfants et petits-enfants des victimes devenant les véritables personnages principaux du film. L’on obtient alors un film original qui offre des regards et des discours aussi inattendus que significatifs sur les « années de plomb » et qui évite de la sorte le récit documentaire classique.
Des moments forts ponctuent ce long-métrage mettant en scène notamment une mère qui n’a jamais cessé d’avoir honte depuis l’arrestation de son fils, un militant politique qu’elle considère désormais comme un délinquant puni pour s’être attaqué à l’intouchable Makhzen (le système du pouvoir). Ou un « fils de traître » à la recherche du cadavre de son père disparu et, apprend-il, mort dans l’enfer de la prison secrète de Tazmamart. Ou encore, une petite fille de militant syndicaliste et politique qui n’a jamais accepté le terrible silence qu’a toujours entretenu sa famille sur le sort de son grand-père.
Leïla Kilani a ainsi pris le parti de mettre l’accent à la fois sur le refoulé de ces années de plomb et sur le retour du refoulé qu’a provoqué cette Instance Équité et Réconciliation. Un choix qui lui a permis d’apporter du relief à son sujet et de susciter beaucoup plus de questions que n’importe quel reportage « objectif » aurait pu le faire. Les réactions des spectateurs, à commencer, bien sûr, par les Marocains quand ils pourront voir ce film, actuellement en cours de « kinescopage » (procédé permettant de transformer la vidéo au format 35 mm adapté au grand écran), devraient le confirmer.
Source: jeune afrique