lyonnaise
13/12/2008, 05h56
Premier roman . Dans ce récit qui a l'air d'une histoire de famille, l'auteur recrée la parole d'ouvriers maghrébins débarqués en France dans les années 1950.
Saint-Denis bout du monde, de Samuel Zaoui.
Éditions de l'Aube. 270 pages, 17,60 euros.
Ce premier roman de Samuel Zaoui donne la parole à de vieux immigrés maghrébins arrivés en France par bateau à la fin des années cinquante pour trouver du travail. Ils ne sont jamais retournés au bled, renouvellent tous les dix ans leur carte de séjour et finissent leur vie dans les foyers Sonacotra de la banlieue parisienne. Il ne s'agit pourtant pas d'un essai, ni d'un document à visée sociologique. Saint-Denis bout du monde, c'est un roman, genre omnivore, capable d'absorber toutes sortes de savoirs et de mobiliser tous les moyens de l'écriture pour éclairer quelque thème que ce soit. Une femme, Souhad, trente-sept ans, ouvre les portes d'un récit parfaitement maîtrisé. Fille d'un ouvrier maçon, immigré d'Algérie, elle est le parfait exemple d'intégration réussie, ayant travaillé dur pour devenir professeur agrégée de lettres classiques. Elle se rend dans le pavillon de son père à Saint-Denis où elle arrose les plantes en son absence. Il vient, sur un coup de tête, de rentrer précipitamment au pays. Elle profite de cette parenthèse inattendue pour observer attentivement les vieux Arabes de Saint- Denis, assis sur des bancs publics pour mieux plonger dans leurs souvenirs.
Le texte, qui fonctionne sur le mode polyphonique, n'en garde pas moins une unité. Il y a le monologue intérieur de l'héroïne qui regarde ces hommes qui lui paraissent étrangers tandis que, dans les chapitres d'après, ce sont eux qui parlent d'elle, d'où un réseau dense de croisements ou de points de vue donnant l'impression que c'est tout un monde qui résonne dans le récit. Trois figures se détachent toutefois : celles de Malek, l'ancien saisonnier devenu ouvrier du bâtiment, Hachimi, l'ex-fondeur syndiqué, premier Arabe à avoir été nommé contremaître un an avant sa mise à la retraite, Mustapha, enfin, qui travaillait chez Peugeot. À ces vrais doubles du père s'ajoute un grand Noir, Idriss, qui est vigile au supermarché du coin. Tous les quatre vont entrer en contact direct avec Souhad durant un épisode qu'on passera sous silence et qui va les souder. Jeune femme impulsive, Souhad propose aux trois vieux Arabes de partir avec elle en Algérie où elle compte retrouver son père et sa mère qu'elle n'a pas vus depuis vingt-deux ans.
Le récit, d'apparence traditionnelle, avance selon une progression linéaire mais sur des bases proprement irrationnelles dans les décisions prises en commun, comme ce départ précipité. Car ces hommes, malgré leur retraite de misère, et pour l'un d'eux une maladie professionnelle non reconnue, se résignaient jusqu'alors à demeurer en France. Comme le dit Malek : « Ici, on est des étrangers de là-bas, mais là-bas on est étrangers, point final. ».
L'organisation complexe, plurielle, tramée, ramifiée, du texte permet d'absorber un maximum de figures d'immigrés entraperçues lors d'un improbable tour de France, en camionnette, sur les lieux mêmes où ils se sont usés leur vie durant. Peu à peu l'expédition qui doit aboutir à Marseille tourne au « tourisme industriel », à la promenade « au milieu des morts, des usines, des chantiers. ». Saint-Nazaire, Saint-Étienne, Cholet, entre autres, avec comme point d'orgue une vraie visite guidée de la « Peuge » de Sochaux Montbéliard.
La France d'aujourd'hui et d'hier vue par Malek, Hachimi et Mustapha n'est pas seulement un décor parce que, par l'entremise des trois hommes, le lecteur peut prendre conscience de l'évolution du monde ouvrier, quand l'intérim a remplacé l'embauche ferme, quand les cadences s'intensifient avec le bruit qui va avec, quand la machine fabrique du chômage, quand apparaissent de nouveaux exploités, polonais, sri-lankais, etc.
Samuel Zaoui, qui refait à rebours le voyage parcouru par ces ouvriers en exil forcé, sait en chemin nous toucher au coeur.
Muriel Steinmetz
L'Humanité du 11 décembre 2008
Saint-Denis bout du monde, de Samuel Zaoui.
Éditions de l'Aube. 270 pages, 17,60 euros.
Ce premier roman de Samuel Zaoui donne la parole à de vieux immigrés maghrébins arrivés en France par bateau à la fin des années cinquante pour trouver du travail. Ils ne sont jamais retournés au bled, renouvellent tous les dix ans leur carte de séjour et finissent leur vie dans les foyers Sonacotra de la banlieue parisienne. Il ne s'agit pourtant pas d'un essai, ni d'un document à visée sociologique. Saint-Denis bout du monde, c'est un roman, genre omnivore, capable d'absorber toutes sortes de savoirs et de mobiliser tous les moyens de l'écriture pour éclairer quelque thème que ce soit. Une femme, Souhad, trente-sept ans, ouvre les portes d'un récit parfaitement maîtrisé. Fille d'un ouvrier maçon, immigré d'Algérie, elle est le parfait exemple d'intégration réussie, ayant travaillé dur pour devenir professeur agrégée de lettres classiques. Elle se rend dans le pavillon de son père à Saint-Denis où elle arrose les plantes en son absence. Il vient, sur un coup de tête, de rentrer précipitamment au pays. Elle profite de cette parenthèse inattendue pour observer attentivement les vieux Arabes de Saint- Denis, assis sur des bancs publics pour mieux plonger dans leurs souvenirs.
Le texte, qui fonctionne sur le mode polyphonique, n'en garde pas moins une unité. Il y a le monologue intérieur de l'héroïne qui regarde ces hommes qui lui paraissent étrangers tandis que, dans les chapitres d'après, ce sont eux qui parlent d'elle, d'où un réseau dense de croisements ou de points de vue donnant l'impression que c'est tout un monde qui résonne dans le récit. Trois figures se détachent toutefois : celles de Malek, l'ancien saisonnier devenu ouvrier du bâtiment, Hachimi, l'ex-fondeur syndiqué, premier Arabe à avoir été nommé contremaître un an avant sa mise à la retraite, Mustapha, enfin, qui travaillait chez Peugeot. À ces vrais doubles du père s'ajoute un grand Noir, Idriss, qui est vigile au supermarché du coin. Tous les quatre vont entrer en contact direct avec Souhad durant un épisode qu'on passera sous silence et qui va les souder. Jeune femme impulsive, Souhad propose aux trois vieux Arabes de partir avec elle en Algérie où elle compte retrouver son père et sa mère qu'elle n'a pas vus depuis vingt-deux ans.
Le récit, d'apparence traditionnelle, avance selon une progression linéaire mais sur des bases proprement irrationnelles dans les décisions prises en commun, comme ce départ précipité. Car ces hommes, malgré leur retraite de misère, et pour l'un d'eux une maladie professionnelle non reconnue, se résignaient jusqu'alors à demeurer en France. Comme le dit Malek : « Ici, on est des étrangers de là-bas, mais là-bas on est étrangers, point final. ».
L'organisation complexe, plurielle, tramée, ramifiée, du texte permet d'absorber un maximum de figures d'immigrés entraperçues lors d'un improbable tour de France, en camionnette, sur les lieux mêmes où ils se sont usés leur vie durant. Peu à peu l'expédition qui doit aboutir à Marseille tourne au « tourisme industriel », à la promenade « au milieu des morts, des usines, des chantiers. ». Saint-Nazaire, Saint-Étienne, Cholet, entre autres, avec comme point d'orgue une vraie visite guidée de la « Peuge » de Sochaux Montbéliard.
La France d'aujourd'hui et d'hier vue par Malek, Hachimi et Mustapha n'est pas seulement un décor parce que, par l'entremise des trois hommes, le lecteur peut prendre conscience de l'évolution du monde ouvrier, quand l'intérim a remplacé l'embauche ferme, quand les cadences s'intensifient avec le bruit qui va avec, quand la machine fabrique du chômage, quand apparaissent de nouveaux exploités, polonais, sri-lankais, etc.
Samuel Zaoui, qui refait à rebours le voyage parcouru par ces ouvriers en exil forcé, sait en chemin nous toucher au coeur.
Muriel Steinmetz
L'Humanité du 11 décembre 2008