Voir la version complète : Guelma 1945, un retour de mémoire
lyonnaise
24/02/2009, 21h08
La liquidation sanglante des premières manifestations du mouvement national algérien annonçait l’explosion ultérieure de violence coloniale.
Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale, de Jean-Pierre Peyroulou, préface de Marc Olivier Baruch. Éditions La Découverte, 2009, 408 pages, 32 euros.
Si, trop longtemps, mai 1945 ne signifia, pour l’homme de la rue comme pour l’historien, que la victoire sur le nazisme, ce temps est bien révolu. Se sont succédé, depuis quelques années, trois ouvrages de qualité (celui-ci étant le dernier) sur les massacres dont ont été victimes, dans la région du Constantinois, des milliers d’Algériens. Soixante années plus tard, on peut affirmer que, sauf surprise à vrai dire improbable de découverte de nouvelles sources, tous les documents sur ce drame sont désormais accessibles.
L’apport spécifique de l’ouvrage de Peyroulou (*) est la fixation sur une zone géographique unique, celle de Guelma, à l’est de Sétif. Et ce parti pris se révèle heureux. D’abord, parce que toute histoire locale, surtout lorsqu’elle est menée avec cette méticulosité, est riche d’enseignements bien plus généraux. Mais également, dans ce cas, parce que les massacres d’indigènes sont partis de presque rien, si ce n’est la peur de l’autre. Jean-Pierre Peyroulou rappelle en effet que, si à Sétif il y eut bien des Européens tués, de l’ordre d’une centaine, avant la chasse à l’homme, à Guelma, il n’y avait rien eu de tel : une dizaine d’Européens tués, certes, dans des centres isolés, aucun dans le chef-lieu. Mais le fossé entre les communautés était tel que la simple rumeur d’une insurrection générale des Arabes, savamment reprise puis orchestrée par certains administrateurs et élus coloniaux, avait littéralement plongé dans les transes la quasi-totalité de la population européenne.
D’où la constitution d’une milice (mais l’auteur révèle qu’elle avait été créée le 14 avril… trois semaines avant les premiers heurts…) ayant droit de vie et, hélas le plus souvent, de mort, les simulacres de procès par des tribunaux dits de salut public totalement illégaux… L’auteur signale au passage ce que d’autres historiens avaient souligné avant lui : la quasi-unanimité de la participation, ou au moins l’acceptation, des Européens à la répression, toutes tendances politiques, toutes classes confondues. Toutes : le lecteur d’aujourd’hui de l’Humanité parcourra avec douleur, parfois avec horreur, ces pages signalant que des communistes ont partagé ces crimes, que le PCF a qualifié les victimes de provocateurs… C’est à ce prix que la lucidité progresse.
Reste l’essentiel de l’apport de ce livre : la description, presque de l’intérieur, des mécanismes de la montée de la haine raciale. Car, faut-il le rappeler, après l’auteur : « Une grande partie des morts ne fut pas imputable à l’armée, mais aux milices de la région de Guelma. » Et sans doute ailleurs. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que beaucoup considèrent que la guerre d’Algérie a commencé à ce moment-là.
(*) Avaient précédé l’étude de Jean-Pierre Peyroulou : Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, d’Annie Rey-Goldzeiguer (Éditions La Découverte, 2002) et Sétif 1945. Histoire d’un massacre annoncé, de Jean-Louis Planche (Éditions Perrin, 2006).
Alain Ruscio, historien
L'Humanité du 20 février 2009
Et qu'en est-il du chiffre de 45.000 Algériens tués ? Que dit cet écrivain ? N'est-il pas un peu gonflé à dessein comme dans toute "révolution" ? Enfin je ne demande qu'à croire...
A l'occasion de la commémoration du 64e anniversaire des évènements du 8 mai 1945, je voudrais vous soumettre à la publication un travail sur Kateb Yacine qui, comme on le sait, a assisté à ces tristes moments et emprisonné pendant des jours.Et surtout suite à cela que, dit-il, il est devenu poète.Le contenu est le suivant:
Kateb Yacin et la litérature mineure
Kateb Yacine, pour une littérature mineure
Introduction
A la lumière du livre de Gilles Deleuze et de Félix Guattari Kafka, pour une littérature mineure, je vais essayer de proposer une « expérimentation »1 de l'œuvre de Kateb Yacine qui, comme celle de Kafka, répond, à mon avis, dans l'ensemble, aux critères de cette « littérature mineure », le tout en m'appuyant sur le chapitre trois qu'est-ce que la littérature mineure ? où il est dit en page trente et trois(33) : « Les trois caractères de la littérature mineure sont la déterritorialisation de la langue, le branchement de l'individuel sur l'immédiat-politique, l'agencement collectif d'énonciation. Autant dire que « mineur » ne qualifie plus certaines littératures, mais les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle qu'on appelle grande(ou établie).(...) Ecrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier. Et, pour cela, trouver un propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers monde à soi, son désert à soi ».2
A)-Bref aperçu sur la vie et l'œuvre de Kateb
1)Les premières années d'apprentissage et la découverte de l'école française
Kateb Yacine(Kateb est le nom de famille, traditionnelle transcription administrative ou scolaire), né en 1929 à Constantine, est un écrivain algérien. A cette époque, l'Algérie était sous la domination française et bientôt aura lieu le centenaire du débarquement. Après une scolarité dans une école coranique où « on (lui) applique la bastonnade sur la plante des pieds »1, il la quitte pour l'école française « la gueule du loup » selon l'expression de Kateb où « il y a quelque chose de déterminant qui (lui) a apporté ce que l'école coranique ne (lui) avait pas apporté »2. Il a ainsi découvert la poésie et la Révolution française qui l'a influencée, une langue nouvelle dans laquelle il a écrit toute sa vie et qu'il fallait maîtriser « mieux que les français pour dire aux français qu'(il n'est) pas français », selon les mots de Kateb Yacine. Pourtant si on essaye de s'intéresser un tant soit peu au rapport de Kateb à la France, on découvrira que c'est un rapport dépourvu de sentiments nationalistes qui auraient pu, à l'exemple de certains piètres écrivains qui ne maîtrisent ni la langue, ni la culture françaises, le tout au nom de l'idéologie arabo-islamique, qui auraient pu inspirer à Kateb la haine de la France ou un sentiment de vaine revanche. Au contraire, Kateb a su en profiter mieux que quiconque.
2)L'expérience, la prise de conscience acquises à l'occasion du 8 mai 1945, et la poésie
Alors lycéen à Sétif, il assista aux évènements du 8 mai 1945(répression sanglante d'une marche pour l'indépendance promise avant la victoire sur l'ennemi nazi pendant la Deuxième Guerre qui a vu des milliers d'Algériens partis aux front pour le combat), ces événements étaient un catalyseur de sa conscience politique et de sa vocation littéraire. Le tout, comme un tourbillon infernal, est marqué par son expérience amoureuse et malheureuse de sa cousine Nedjma à cette époque même de sa prise de conscience politique, alors âgé seulement de seize ans. Une année après cette expérience, alors en rupture de ban, il fait publier Soliloques-un recueil de poèmes- par un éditeur qu'il rencontre à l'aurore « après une nuit blanche » dans un café, et un roman Nedjma dans la revue Esprit en 1956 au moment fort de la Guerre d'Algérie, un recueil de pièces de théâtre intitulé Le Cercle des représailles en 1959 et en 1966 il publie Le Polygone étoilé. Ce sont là quelques-unes de ses œuvres les plus importantes et majeures. Ajoutez à cela de nombreux articles journalistiques publiés pendant toute sa vie dans différents journaux aussi bien en Algérie qu'en France, et rassemblés par son fils Amazigh Kateb sous le titre Minuit passé de douze heures(Le Seuil 1999) ; et une somme d'inédits littéraires, de théâtre et de poèmes(Soliloques notamment) retrouvés, rassemblés et publiés par Jacqueline Arnaud, intitulés L'œuvre en fragments(Actes Sud 1999).
B)-L'errance et la découverte de l'universel
1)Kateb et les années de maturité
Durant toute sa vie, Kateb a connu d'innombrables pérégrinations autant à l'intérieur du pays qu'en exil. Ainsi du fait de la profession de son père qui fut oukil-avocat musulman, Kateb a suivi « les déplacements de la famille, rythmés par les mutations du père, d'abord oukil à Sédrata (...), puis à Sétif(...), enfin à Lafayette, en petite Kabylie ».1
En ce qui concerne, en effet, l'étranger, Kateb a effectué son premier voyage-en France-en 1947, suivi de déplacements réguliers et incessants, et surtout imposés par les circonstances, selon « les époques ». Ainsi il a séjourné en Italie en 1957 juste après la publication de Nedjma et au moment fort de la Guerre d'Algérie et de la Bataille d'Alger, séjour suivi d'autres à Tunis-Bruxelles-Hambourg-Bonn-Stockholm-...
Tous ces voyages de part le monde, toute cette expérience acquise et surtout une notoriété internationale ont convaincu Kateb de s'investir dans le théâtre en arabe dialectal et en tamazight « langue des ancêtres », le seul moyen « qui permet(te)de toucher du doigt sur ce qui ne va pas ». Cette expérience a donné de nombreuses pièces de théâtre écrites et mises en scène par lui, et jouées en Algérie, en France notamment pour la communauté algérienne, en Belgique...On en peut citer quelques-une telles quelles sont traduites en français : La Guerre de 2000 ans, Mohamed, prends ta valise, La Boucherie de l'espérance ou Palestine trahie, Le Bourgeois sans-cullotte(écrite en français). Enfin, il est important de rappeler que l'œuvre de Kateb est couronnée par le grand prix national des Lettres(France) en 1986.
C)- « Une langue appartient à celui qui la viole »
1)Le style de Kateb Yacine
Aux côtés de plusieurs écrivains, comme Beckett, Joyce, Kafka, Céline ou Artaud et autres entités, à l'exemple des Noirs par rapport à l'américain(il s'agit ici de la langue), cités par Deleuze et Guattari comme représentants de « la littérature mineure », on peut ajouter, vu la singularité et l'intensité notamment de l'œuvre, l'écrivain algérien Kateb Yacine. Singularité et intensité notamment de la langue française de Kateb Yacine. Aussi bien dans sa poésie(surtout dans sa poésie) et son théâtre que dans son œuvre romanesque, on remarque le caractère d'une « langue affectée », sa langue à lui, celle qu'il a forgée à base de la langue de domination, et qui est restée à nos jours présente parmi d'autres langues comme « butin de guerre », selon les mots de Kateb, et non comme langue de bois, mais une langue qui véhicule une culture française universelle assumée, moyen d'ouverture sur les autres, et une culture algérienne réhabilitée, le tout donnant à Kateb une personnalité, « un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui ».1
Dans Note au lecteur qu'elle a faite à Boucherie de l'espérance, textes qu'elle a établi, Zebeida Chergui a décrypté cette caractéristique propre à Kateb Yacine :
Dans ce « laboratoire » vivant, l'auteur se livre à toutes les alchimies du verbe, enfreint toutes les lois et les frontières, bouscule les conventions, torture les syntaxes, institue des alliages ou des alliances surprenants d'humour et de justesse, entre les trois langues-arabe algérien, français, berbère : « une langue appartient à celui qui la viole, pas à celui qui la caresse » ; elle défie par son inventivité, et sa vitalité(...), une langue à l'insolence jubilatoire. Ces textes pétris d'expressions idiomatiques, argotiques, ou fabriquées par l'auteur, se rebellent à la traduction, y perdent leur saveur... »2
Cette langue mineure, nouvelle et « affectée de fort coefficient de déterritorialisation »3 n'est pas toujours acceptée par l'autre, le dominant, l'oppresseur. Et Kateb a souffert de cette indifférence et de ces brimades, et surtout à l'occasion de la présentation de son ébauche de Nedjma à la revue Esprit, il se voit répondre par un lecteur de la revue : « C'est trop compliqué, çà. En Algérie, vous avez de s jolis moutons, pourquoi vous ne parlez pas de moutons ? »4
Pourtant, Kateb, comme Kafka, n'a pas le choix, confronté à ce paradoxe d'impossibilité de ne pas écrire, impossibilité d'écrire en français, impossibilité d'écrire autrement. Et c'est ce « problème de l'expression » qui a conduit Kateb, après s'être abreuvé de diverses littératures »(américaine, africaine, antéislamique...) à manifester « une certaine distance de la térritorialité »de la langue française telle qu'élaborée par l'Académie. Cette distance cette « ligne de fuite » katébiennes à l'égard des langues ne sont pas évidentes à la première lecture et c'est cela le but de la littérature mineure en ce qu'elle n'accepte pas un seul sens, car « le principe des entrées multiples empêche seul l'introduction de l'ennemi, le Signifiant, et les tentatives pour interpréter une œuvre qui ne se propose en fait qu'à l'expérimentation »1(c'est nous qui soulignons). Il y' a en effet une sorte de polygone étoilé –titre d'un roman de Kateb-dans l'œuvre de Kateb, et qui déroute « les esprits qui prétendent que tout poème a un sens et en attendent a révélation » car « leur erreur commence dès qu'ils entendent le mot sens comme ils chercheraient à l'entendre à propos d'un texte qui relèverait de la pensée définie ».5
Abderrazak SIAGHI, étudiant en France
Kateb Yacin et la litérature mineure
Kateb Yacine, pour une littérature mineure
Introduction
A la lumière du livre de Gilles Deleuze et de Félix Guattari Kafka, pour une littérature mineure, je vais essayer de proposer une « expérimentation »1 de l'œuvre de Kateb Yacine qui, comme celle de Kafka, répond, à mon avis, dans l'ensemble, aux critères de cette « littérature mineure », le tout en m'appuyant sur le chapitre trois qu'est-ce que la littérature mineure ? où il est dit en page trente et trois(33) : « Les trois caractères de la littérature mineure sont la déterritorialisation de la langue, le branchement de l'individuel sur l'immédiat-politique, l'agencement collectif d'énonciation. Autant dire que « mineur » ne qualifie plus certaines littératures, mais les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle qu'on appelle grande(ou établie).(...) Ecrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier. Et, pour cela, trouver un propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers monde à soi, son désert à soi ».2
A)-Bref aperçu sur la vie et l'œuvre de Kateb
1)Les premières années d'apprentissage et la découverte de l'école française
Kateb Yacine(Kateb est le nom de famille, traditionnelle transcription administrative ou scolaire), né en 1929 à Constantine, est un écrivain algérien. A cette époque, l'Algérie était sous la domination française et bientôt aura lieu le centenaire du débarquement. Après une scolarité dans une école coranique où « on (lui) applique la bastonnade sur la plante des pieds »1, il la quitte pour l'école française « la gueule du loup » selon l'expression de Kateb où « il y a quelque chose de déterminant qui (lui) a apporté ce que l'école coranique ne (lui) avait pas apporté »2. Il a ainsi découvert la poésie et la Révolution française qui l'a influencée, une langue nouvelle dans laquelle il a écrit toute sa vie et qu'il fallait maîtriser « mieux que les français pour dire aux français qu'(il n'est) pas français », selon les mots de Kateb Yacine. Pourtant si on essaye de s'intéresser un tant soit peu au rapport de Kateb à la France, on découvrira que c'est un rapport dépourvu de sentiments nationalistes qui auraient pu, à l'exemple de certains piètres écrivains qui ne maîtrisent ni la langue, ni la culture françaises, le tout au nom de l'idéologie arabo-islamique, qui auraient pu inspirer à Kateb la haine de la France ou un sentiment de vaine revanche. Au contraire, Kateb a su en profiter mieux que quiconque.
2)L'expérience, la prise de conscience acquises à l'occasion du 8 mai 1945, et la poésie
Alors lycéen à Sétif, il assista aux évènements du 8 mai 1945(répression sanglante d'une marche pour l'indépendance promise avant la victoire sur l'ennemi nazi pendant la Deuxième Guerre qui a vu des milliers d'Algériens partis aux front pour le combat), ces événements étaient un catalyseur de sa conscience politique et de sa vocation littéraire. Le tout, comme un tourbillon infernal, est marqué par son expérience amoureuse et malheureuse de sa cousine Nedjma à cette époque même de sa prise de conscience politique, alors âgé seulement de seize ans. Une année après cette expérience, alors en rupture de ban, il fait publier Soliloques-un recueil de poèmes- par un éditeur qu'il rencontre à l'aurore « après une nuit blanche » dans un café, et un roman Nedjma dans la revue Esprit en 1956 au moment fort de la Guerre d'Algérie, un recueil de pièces de théâtre intitulé Le Cercle des représailles en 1959 et en 1966 il publie Le Polygone étoilé. Ce sont là quelques-unes de ses œuvres les plus importantes et majeures. Ajoutez à cela de nombreux articles journalistiques publiés pendant toute sa vie dans différents journaux aussi bien en Algérie qu'en France, et rassemblés par son fils Amazigh Kateb sous le titre Minuit passé de douze heures(Le Seuil 1999) ; et une somme d'inédits littéraires, de théâtre et de poèmes(Soliloques notamment) retrouvés, rassemblés et publiés par Jacqueline Arnaud, intitulés L'œuvre en fragments(Actes Sud 1999).
B)-L'errance et la découverte de l'universel
1)Kateb et les années de maturité
Durant toute sa vie, Kateb a connu d'innombrables pérégrinations autant à l'intérieur du pays qu'en exil. Ainsi du fait de la profession de son père qui fut oukil-avocat musulman, Kateb a suivi « les déplacements de la famille, rythmés par les mutations du père, d'abord oukil à Sédrata (...), puis à Sétif(...), enfin à Lafayette, en petite Kabylie ».1
En ce qui concerne, en effet, l'étranger, Kateb a effectué son premier voyage-en France-en 1947, suivi de déplacements réguliers et incessants, et surtout imposés par les circonstances, selon « les époques ». Ainsi il a séjourné en Italie en 1957 juste après la publication de Nedjma et au moment fort de la Guerre d'Algérie et de la Bataille d'Alger, séjour suivi d'autres à Tunis-Bruxelles-Hambourg-Bonn-Stockholm-...
Tous ces voyages de part le monde, toute cette expérience acquise et surtout une notoriété internationale ont convaincu Kateb de s'investir dans le théâtre en arabe dialectal et en tamazight « langue des ancêtres », le seul moyen « qui permet(te)de toucher du doigt sur ce qui ne va pas ». Cette expérience a donné de nombreuses pièces de théâtre écrites et mises en scène par lui, et jouées en Algérie, en France notamment pour la communauté algérienne, en Belgique...On en peut citer quelques-une telles quelles sont traduites en français : La Guerre de 2000 ans, Mohamed, prends ta valise, La Boucherie de l'espérance ou Palestine trahie, Le Bourgeois sans-cullotte(écrite en français). Enfin, il est important de rappeler que l'œuvre de Kateb est couronnée par le grand prix national des Lettres(France) en 1986.
C)- « Une langue appartient à celui qui la viole »
1)Le style de Kateb Yacine
Aux côtés de plusieurs écrivains, comme Beckett, Joyce, Kafka, Céline ou Artaud et autres entités, à l'exemple des Noirs par rapport à l'américain(il s'agit ici de la langue), cités par Deleuze et Guattari comme représentants de « la littérature mineure », on peut ajouter, vu la singularité et l'intensité notamment de l'œuvre, l'écrivain algérien Kateb Yacine. Singularité et intensité notamment de la langue française de Kateb Yacine. Aussi bien dans sa poésie(surtout dans sa poésie) et son théâtre que dans son œuvre romanesque, on remarque le caractère d'une « langue affectée », sa langue à lui, celle qu'il a forgée à base de la langue de domination, et qui est restée à nos jours présente parmi d'autres langues comme « butin de guerre », selon les mots de Kateb, et non comme langue de bois, mais une langue qui véhicule une culture française universelle assumée, moyen d'ouverture sur les autres, et une culture algérienne réhabilitée, le tout donnant à Kateb une personnalité, « un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui ».1
Dans Note au lecteur qu'elle a faite à Boucherie de l'espérance, textes qu'elle a établi, Zebeida Chergui a décrypté cette caractéristique propre à Kateb Yacine :
Dans ce « laboratoire » vivant, l'auteur se livre à toutes les alchimies du verbe, enfreint toutes les lois et les frontières, bouscule les conventions, torture les syntaxes, institue des alliages ou des alliances surprenants d'humour et de justesse, entre les trois langues-arabe algérien, français, berbère : « une langue appartient à celui qui la viole, pas à celui qui la caresse » ; elle défie par son inventivité, et sa vitalité(...), une langue à l'insolence jubilatoire. Ces textes pétris d'expressions idiomatiques, argotiques, ou fabriquées par l'auteur, se rebellent à la traduction, y perdent leur saveur... »2
Cette langue mineure, nouvelle et « affectée de fort coefficient de déterritorialisation »3 n'est pas toujours acceptée par l'autre, le dominant, l'oppresseur. Et Kateb a souffert de cette indifférence et de ces brimades, et surtout à l'occasion de la présentation de son ébauche de Nedjma à la revue Esprit, il se voit répondre par un lecteur de la revue : « C'est trop compliqué, çà. En Algérie, vous avez de s jolis moutons, pourquoi vous ne parlez pas de moutons ? »4
Pourtant, Kateb, comme Kafka, n'a pas le choix, confronté à ce paradoxe d'impossibilité de ne pas écrire, impossibilité d'écrire en français, impossibilité d'écrire autrement. Et c'est ce « problème de l'expression » qui a conduit Kateb, après s'être abreuvé de diverses littératures »(américaine, africaine, antéislamique...) à manifester « une certaine distance de la térritorialité »de la langue française telle qu'élaborée par l'Académie. Cette distance cette « ligne de fuite » katébiennes à l'égard des langues ne sont pas évidentes à la première lecture et c'est cela le but de la littérature mineure en ce qu'elle n'accepte pas un seul sens, car « le principe des entrées multiples empêche seul l'introduction de l'ennemi, le Signifiant, et les tentatives pour interpréter une œuvre qui ne se propose en fait qu'à l'expérimentation »1(c'est nous qui soulignons). Il y' a en effet une sorte de polygone étoilé –titre d'un roman de Kateb-dans l'œuvre de Kateb, et qui déroute « les esprits qui prétendent que tout poème a un sens et en attendent a révélation » car « leur erreur commence dès qu'ils entendent le mot sens comme ils chercheraient à l'entendre à propos d'un texte qui relèverait de la pensée définie ».5
Abderrazak SIAGHI, étudiant en France[/QUOTE]
2)La double déterritorialisation
Cette distance n'est pas seulement unique, ne concerne pas seulement le français, mais diverse et concerne aussi la langue arabe sacrée du Coran, langue imposée par le feu et par le fer, et dont Kateb a parlé dans sa célèbre pièce La guerre de 2000 ans qu'il a consacré à la reine berbère Dyhia, morte au front en combattant les envahisseurs arabes d'Okba au septième siècle. Et le tout dans le but de rétablir la vérité, rien que la vérité, celle de réhabiliter la culture berbère et les ancêtres « détrônés » et « aller à l'encontre du piège qui nous est tendu et qui veut qu'on soit arabo-musulman ou bien Algérien de langue française, voilà les deux ghettos que je veux éviter... ».6
Kateb a luté sur plusieurs fronts. A côté de l'entreprise de forger une langue française mineure, il a aussi redonné, ou plus exactement donné à sa langue maternelle, l'arabe populaire,-langue fluide qui n'a rien de commun dogmatique avec l'ésotérisme de l'arabe littéraire-, sa valeur, car c'est la langue du peuple dont il est proche, la langue de tous les jours et non celle des manipulateurs, des mystificateurs. Ce travail de déterritorialisation, de distance à l'égards des systèmes d'oppressions linguistiques, Kateb l'a fait avec conviction et constance, et cela lui a attiré les foudres de ses détracteurs, les zélateurs de la pensée nihilistes qui voient dans son œuvre un moyen de déstabilisation. Et Kateb « le perturbateur au sein de la perturbation »ne laisse pas filer une occasion de leur répondre :
...Prendre position dans une lutte exige des convictions, et du courage pour les défendre. C'est ce courage élémentaire qui manque à mes détracteurs. Ils crient au scandale chaque fois que je dis tout haut ce qu'ils pensent tout bas...Je comprends qu'ils me détestent, car je suis pour eux un remords vivant et un os à la gorge...7
D)-Kateb, écrivain et « homme politique »1engagé
1)-Un engagement pour la vérité et la liberté
Le domaine de la politique, Kateb l'a découvert trop tôt, à l'âge de seize ans à l'occasion du 8 mai 1945, et depuis il est sans cesse présent dans son œuvre, et auréolé de nombreux autres thèmes, tels l'amours, l'existence, l'exil, le travail...Plus particulièrement dans son théâtre-du Cadavre encerclé au Bourgeois Sans-Culotte- où « tout y est politique ».2 Alors le monde vivait, durant une longue période, une conjoncture critique-La Deuxième guerre et ses horreurs, la vague des guerres de décolonisation, La Guerre du Vietnam, La Guerre d'Algérie...-Kateb, d'abord comme journaliste, ensuite comme écrivain, s'est engagé à défendre la liberté des opprimés, aussi bien en Algérie que partout ailleurs, en rétablissant la liberté galvaudée. Avec lucidité et sans parti-pris. Comme l'a bien exprimé Artaud dans un langage métaphorique et choquant, « dans un monde où on mange chaque jour du vagin cuit à la sauce vert »,3 « Kateb aura revendiqué avec obstination le refus de choisir entre deux modèles également détestés : l'embrigadement révolutionnaire et le splendide isolement de l'homme de lettres ».4 La lucidité de Kateb, en effet, est telle qu'il a toujours su aussi faire la différence entre le régime coloniale qui sévissait alors en Algérie et ailleurs et la métropole, capitale des recours judiciaires où, certes l'impartialité totale n'existait pas, mais du moins il y' avait une diversité d'opinion et beaucoup étaient favorables à l'autodétermination des peuples colonisés. Et il a su empêché son peuple pendant ce moment tragique de sombrer dans ce que Jacqueline Arnaud a appelé « la béatitude des discours nationalistes ». Dans son roman Nedjma, Kateb s'était fixé l'objectif « d'atteindre une sorte d'accouchement de l'Algérie par un livre ». Et on sait que Nedjma(étoile en arabe) est le nom de sa cousine à la fois aimée et inaccessible. On s'étonnerait non seulement du mélange de genres dans ce roman mais surtout de l'enchevêtrement des thèmes, si on ignorait que, à l'exemple de l'Algérie d'alors et de toujours, il reflétait l'angoisse et le désarroi d'un homme et de son peuple voués de tout temps, depuis les Phéniciens, à la mystification de leur Histoire. A cet égard, Jacqueline Arnaud a écrit : « Nedjma révèle aux jeunes gens l'amour impossible. Le thème est étrange et l'on peut se demander comment il s'articule au thème politique, ou même si les deux sont liés en profondeur ». Kateb, homme incorruptible, a acquis une dimension de rebelle amoureux, intelligemment décrite dans un article de presse par son compatriote Tahar Djaout : « ...Kateb Yacine restera un symbole de générosité et d'irréductibilité, l'une des figures les plus nobles et les plus indociles de la culture algérienne ».
3)Kateb, le démystificateur
Le thème politique, comme on l'a dit précédemment, s'est répondu beaucoup plus dans l'œuvre théâtrale que dans le roman ou la poésie. Pure hasard ou objectif conscient ? En tout cas, on sait que Kateb était content du fait que son œuvre était lue et comprise par les Français mais il a souffert que son peuple, majoritairement analphabète, n'ait pas été touché, ou peut-être « indirectement » comme il aimait à rappeler. C'est en grande parti pour cette raison qu'il a choisi d'abandonner le roman en français pour s'adonner au théâtre en arabe populaire et en tamazight. Son but était de toucher le maximum d'ouvriers, de paysans, de femmes au foyer, les simples gens. Avec un minimum de décor(costumes et masques) et de personnages(le chœur, personnage collectif et incarnation d'un pays ou d'une cité), comme dans le théâtre grec qui a beaucoup influencé Kateb. Car le but était de toucher beaucoup de monde avec les moyens du bord, vu l'indigence dont a souffert Kateb et le manque de soutien des autorités culturelles algériennes. « Ce théâtre de générosité, d'humour, de dérision, cure salvatrice contre l'indigence culturelle, la tristesse et la vulgarité imposées, construit un système nouveau, rappelle les Algériens à leurs richesses culturelles, à leurs capacités créatives dans une dynamique intrinsèque qu'il leur appartient de déclencher, donne la voie d'un authentique projet de société, fédérateur et non unanimiste, un respect de soi, de son peuple. Il charie avec entêtement des questions telles que la place du religieux, l'occultation de l'Histoire, les choix économiques des gouvernants, les manipulations politiques, linguistiques et les complicités internationales...exhorte à une vigilance constante de ces questions parce que les pouvoirs politiques et symboliques les falsifient, ou les ferment au débat. Contre une culture nationaliste à partir d'une élite, il prône une culture nationale à partir du peuple, de toutes les composantes de la société algérienne ».5 Toujours dans le même sillage, Kateb, à une question sur le rôle de l'écrivain, répondait : « pour l'écrivain, je crois, la première chose, c'est évidemment d'écouter les jeunes, de parler avec eux. Et ce que je fais depuis des années, surtout parce que j'ai eu la chance de rencontrer une troupe de théâtre qui m'a permis de multiplier la parole et de toucher les gens que je n'avais pas touchés auparavant ».6
E)-Kateb, écrivain et porte-voix d'un peuple
1)Kateb : le Prométhée algérien
Kateb Yacine n'a jamais été un écrivain choyé, au contraire, il s'est forgé une personnalité de voleur de feu. Le tout au service de son peuple qu'il a choisi de défendre contre l'oppression coloniale et après l'indépendance contre les faucons du régime de la pensée et du parti uniques. Gilles Deleuze et Félix Guattari ont écrit ceci :
« Le troisième caractère(de la littérature mineure), c'est que tout prend une valeur collective. En effet, précisément parce que les talents n'abondent pas dans une littérature mineure, les contions ne sont pas données d'une énonciation individuée, qui serait celle de tel « maître », et pourrait être séparée de l'énonciation collective. Si bien que cette état de la rareté des talents est en fait bénéfique, et permet de concevoir autre chose qu'une littérature des maîtres : ce que l'écrivain tout seul dit constitue déjà une action commune, et ce qu'il dit ou fait est nécessairement politique, même si les autres ne sont pas d'accord. Le champ politique a contaminé tout énoncé. Mais surtout, plus encore, parce que la conscience collective ou nationale est « souvent inactive dans la vie extérieure et toujours en voie de désagrégation », c'est la littérature qui se trouve chargée positivement de ce rôle et de cette fonction d'énonciation collective, et même révolutionnaire : c'est la littérature qui produit une solidarité active, malgré le scepticisme(...) ».1
Kateb n'est pas homme ingrat et oublieux, il s'est toujours remémoré les conditions difficiles de son premier voyage en France, en 1947, pour chercher un éditeur, et, lorsque confronté aux difficultés d'hébergement et de nourriture, c'était un émigré de Kabylie qui lui était une sorte de mécène. Et il avait vite compris « que(sa) place n'était pas à Saint-Germain-des-Près lui), vraiment, ça ne (l') a jamais fasciné, parce que dès qu'(il) retournai(t) à la cave, (il)voyai(t) la vraie réalité, l'antidote ; avant même d'être atteint, (il) étai(t) guéri de la maladie des écrivains, du ghetto intellectuel volontaire ».2
Dans toute son œuvre, on trouve exposée une vérité crue, amère, une réalité telle qu'elle est vécue et endurée. Il préférait cela aux mensonge de tout poil. Ce passage de La Guerre de 2000 ans en témoigne, et c'est la reine berbère qui parle :
Toutes ces religions qui n'en sont qu'une
Servent des rois étrangers.
Ils veulent nous prendre notre pays.
Les meilleurs terres ne leur suffisent pas.
Ils veulent aussi l'âme et l'esprit de notre peuple.
Pour mieux nous asservir, ils parlent d'un seul Dieu.
Mais chacun d'eux le revendique
Exclusivement pour lui et pour les siens.
Ce Dieu qu'on nous impose
De si loin par les armes
N'est que le voile de la conquête.
Le seul Dieu que nous connaissons,
O peut le voir et le toucher :
Je l'embrasse devant vous,
La terre qui nous fait vivre,
La terre libre d'Amazigh !3
2)« L'humour et la table rase » ou la révolution à venir
Ce chapitre sonne comme un désenchantement, comme au sortir d'un beau rêve, on se trouve, confronté à la grisaille et la solitude lugubre . Tous les efforts nous paraissent vains et « les obstacles de l'histoire »demeurent toujours, et que la voie de la libération est loin. Kateb était conscient de cette révolution déviée par les maîtres, chantres de la négation, et avait toujours dit que « le peuple est trahi par ses dirigeants ». Il était aussi conscient de la malveillance de ceux qui prétendaient être les dirigeants, et « il ne dit pas ce que sera le Maghreb, mais suggère ce qu'il ne devrait pas être : technique de la table rase, qu'il confie à Nuage de Fumée, personnage de la pièce de théâtre La Poudre d'intelligence l'ennemi de tous les fourbes de la terre, impunément sacrilège, armé de la poudre d'intelligence et de sa réputation de fou... ».4 Cet avatar de J'ha dénonce la collusion du pouvoir et de la religion , les tartuffes de tout bord qui « ont inventé le turban comme un rempart protégeant contre toute science leurs crânes désertiques ».5
Conclusion
Kateb Yacine a compris qu'écrire dans une autre langue implique d'être vigilant pour ne pas subir la récupération de quelque côté que ce soit, et surtout d'être soi, voire d'inventer un soi propre qui serait à l'opposé des principes institués, et de faire comprendre qu'un écrivain est « plus un voleur de feu qu'un héritier choyé », pour paraphraser le poète Jean Amrouche.
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Abderrazak SIAGHI, étudiant en France
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