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Libre08
07/07/2008, 20h29
1912-1919 : premier « dérapage » de la politique algérienne


Lorsque l’insurrection algérienne éclate, le 1er novembre 1954, nombre d’analystes cherchent à en comprendre les raisons. Pour certains d’entre eux, comme Robert Gauthier, spécialiste de l’Algérie au quotidien « Le Monde », l’une des causes lointaines de la révolte réside dans la décision prise par Paris en 1912, par crainte de l’Allemagne, d’instituer la conscription des jeunes Algériens (article paru en janvier 1964).

Il est volontiers admis que le « dérapage » algérien remonte aux années 1930, au moment où fut refusée aux autochtones l’égalité de droits et de conditions que réclamaient pour eux les « évolués ». C’est faute d’avoir été entendus entre 1933 et 1939 que Ferhat Abbas et ses amis passèrent de l’Entente à la République algérienne, du réformisme à la révolution, de la « Fédération des élus » au FLN.

Tandis que se dissipent peu à peu les ombres qui estompent encore l’histoire contemporaine de l’Algérie, de nouvelles périodes privilégiées apparaissent où le destin un instant semble avoir hésité, où les hommes se sont trouvés à la croisée des chemins. Ainsi en va-t-il, près de vingt ans avant le projet Blum-Viollette, des années 1912-1919.

1912, c’est l’époque où est instituée la conscription des indigènes. Devant le réarmement allemand, au lendemain du « coup d’Agadir », l’état-major français est en quête de nouveaux effectifs. Dès 1907, M. Messimy, rapporteur de la commission de l’armée à la Chambre des députés, a suggéré de demander aux Algériens d’acquitter l’« impôt du sang » ; il propose de substituer l’obligation au volontariat qui a fourni les tirailleurs et les « turcos ».

L’idée a pris corps, et en octobre 1912 les premières recrues sont incorporées. Celles du moins qui ne peuvent exercer le droit de rachat. Mais les résistances sont nombreuses.

Les musulmans sont divisés. La vive hostilité des « vieux turbans » se manifeste par divers incidents, et tout spécialement par ce qu’on a appelé l’« exode de Tlemcen (1) ». Pour éviter que leurs fils ne servent dans l’armée des « roumis », près d’un millier d’habitants de l’Ouest algérien ont choisi de s’exiler et de se réfugier en Syrie, terre d’Islam. Ce sont en majorité des notables kouloughlis, qui ont des Turcs parmi leurs ancêtres.

Les Jeunes-Algériens, en revanche, acceptent volontiers la conscription, mais demanderont qu’en contrepartie de l’égalité des devoirs soit accordée l’égalité des conditions : suppression du code de l’indigénat et des tribunaux d’exception, répartition équitable des impôts, accroissement des droits politiques. Une nouvelle presse indigène de langue française leur sert d’interprète, et ils n’ignorent pas l’activité du mouvement jeune-turc.

Les « colons » sont quasi unanimes tant dans leurs craintes que dans leur refus. Dans leurs craintes : les autochtones ne seront-ils pas tentés de retourner contre les Européens les armes dont on va leur apprendre le maniement ? Dans leur refus : la conscription ne saurait servir de prétexte à l’octroi de droits nouveaux à des vaincus.

Ces colons trouvent naturellement des appuis dans la métropole. Mais les Jeunes-Algériens aussi. Comme l’a rappelé M. Charles-Robert Ageron dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine (2), il est à Paris des hommes politiques, des fonctionnaires, des publicistes « indigénophiles » pour estimer qu’il est légitime – ou simplement prudent – d’accorder des compensations à des musulmans désormais soumis à des obligations militaires. Ces précurseurs ne seront pas plus épargnés par leurs adversaires que ne le seront en 1936 les partisans du projet Blum-Viollette ou, vingt ans plus tard, les Français « libéraux ». Mais ils supportent allégrement les critiques, les calomnies, les injures.

Certains d’entre eux sont mus par une sorte d’idéologie humanitaire et égalitariste. D’autres sont des bourgeois républicains qui, pour édifier une nouvelle France outre-Méditerranée, croient nécessaire non seulement d’y installer des colons mais aussi d’y rallier les indigènes par des mesures de justice. Clemenceau, Jonnart, Georges Leygues, Théodore Steeg, Abel Ferry, Marius Moutet, Albin Rozet, Philippe Millet, Paul Bourde, d’autres encore, dénoncent ainsi les risques qu’encourt la France en maintenant assujettis des hommes qui supportent de plus en plus impatiemment le joug.

Paul Bourde fut au premier rang de ceux qui, en 1912, relancèrent la campagne. Dans neuf articles publiés en mai et en juin dans Le Temps, il s’éleva contre le régime auquel étaient soumis les indigènes, notamment en matière de charges fiscales et de libertés publiques. Il réclama la création d’un organe d’arbitrage politique, qui assurerait à la métropole un réel contrôle (3).

Dans l’immédiat, les résultats de la campagne furent minces : la loi votée et les décrets pris en 1914 n’amélioraient guère la situation des indigènes. Mais la conduite des combattants algériens pendant la guerre, la proportion de leurs pertes, le loyalisme de leurs compatriotes demeurés en Algérie (quelques incidents sporadiques, des actes de banditisme et un seul mouvement grave : un commencement d’insurrection en 1916 dans les Aurès, mais la propagande germano-turque était fort vive) fournirent de nouveaux arguments aux « indigénophiles ». Certains allèrent jusqu’à proposer la naturalisation en masse des autochtones, sans abandon de leur statut personnel, et leur représentation au Parlement.

Bien que les colons n’aient en rien désarmé, Clemenceau, devenu président du Conseil et toujours secondé par Georges Leygues et par Marius Moutet, put faire adopter en 1919 par le Parlement une loi sensiblement plus libérale que la précédente. Baptisée « loi Jonnart », elle accordait à de nouvelles catégories d’Algériens un droit individuel à la naturalisation et octroyait à certains musulmans un droit collectif à élire des représentants dans les assemblées algériennes. Le nombre des élus autochtones dans plusieurs de ces assemblées était accru ; les conseillers municipaux indigènes recouvraient le droit qu’ils avaient exercé de 1876 à 1884 de participer à l’élection du maire (4). Quelques mois plus tôt, les « impôts arabes » (« le prix de la défaite ») avaient été supprimés.

La loi du 4 février 1919 et les décrets contemporains comportaient de nombreuses lacunes : pas de naturalisation sans abandon du statut local ; le code de l’indigénat était assoupli mais maintenu, ainsi que les juridictions exceptionnelles et la séparation des deux collèges ; les musulmans n’élisaient pas de députés au Palais-Bourbon ; leur représentation dans les assemblées locales demeurait insuffisante pour être efficace ; aucun organisme institutionnel n’était prévu où l’arbitrage de la métropole aurait pu s’exercer.

La loi n’en entrouvrait pas moins la porte de l’assimilation. Aboutissement d’une action persévérante, elle aurait également pu être un point de départ. On sait ce qu’il advint. Ni la Chambre « bleu horizon » élue en novembre 1919 ni les gouvernements qu’elle soutint n’eurent le loisir de s’occuper d’une politique algérienne qui ne faisait jamais recette au Parlement. Certaines des dispositions de 1919 furent abrogées, et les élections ne permirent nullement aux Algériens de faire leur apprentissage d’une véritable démocratie.

L’essai de libéralisme eut d’autant moins de suites que, peu à peu, s’organisaient et se renforçaient les mouvements qui, avant même la fin de la guerre, avaient pris des positions résolument antifrançaises.

En 1936, Ferhat Abbas quémandait encore l’assimilation, mais déjà Messali Hadj, d’une part, les oulémas, de l’autre, la refusaient.

Les différences de statut heurtaient le juridisme des métropolitains ; les résistances des « colons » ne leur paraissaient pas devoir être brisées ; en quelques années, les chances allaient disparaître de voir la France s’enrichir de plusieurs millions de « citoyens à part entière ».

Par Robert Gauthier