FilleDeKabylie
06/01/2009, 23h13
Chadli Bendjedid : « Mes vérités »
Mohamed Benchicou, Le Matin, 13 janvier 2001
Il est resté une énigme, il le sait, et il ne semble pas s'en émouvoir, ni vouloir en tirer gloire, ni encore moins en souffrir : depuis neuf ans qu'il a quitté la scène politique, Chadli Bendjedid s'est imposé un silence digne - « mon choix personnel, sans aucune contrainte de qui que ce soit » -, s'attachant, avec une rare constance, à résister aux démons de la polémique, attitude qui lui vaut aujourd'hui de jeter sur le monde qui l'entoure un regard froid et compatissant, sans animosité, mais sans illusions sur les hommes. Celui qui a présidé durant treize longues années aux destinées de l'Algérie et qui fut au centre de plusieurs controverses tient aujourd'hui à ne rien laisser paraître de l'amertume qu'on devine, affichant une déroutante sérénité, celle d'un homme « à la conscience tranquille et qui ne regrette rien ». Tout juste, par instants, une lueur désabusée dans des yeux blasés par « tant d'ingratitude » de presque tous, y compris de ceux à qui il a rendu la liberté ou fait confiance, désabusement devant de successives trahisons des clercs devenus rois, devant la frénésie dans l'outrage et l'insulte, mais un désabusement vite maîtrisé, rapidement caché derrière une allure altière et déterminée. D'apparence, Chadli n'a pas changé : toujours cette corpulence de sportif endurci, la même chevelure cendrée qui ne concède aucune parcelle à la calvitie et toujours cet accent sans emphase qui dit un « combat sacré ». Son combat sacré ? « La réhabilitation de l'Etat de droit et la transition vitale vers une Algérie rénovée et rajeunie », fondamental et inachevé, intime et trop complexe à expliquer, « une cause qui expose fatalement aux inimitiés et aux égoïsmes ». « Je voulais que l'Algérie tire les leçons de l'empire soviétique et ne tombe pas dans les mêmes travers ». Caprice de souverain soucieux de laisser son nom à l'histoire ? Non, plutôt un vieil attachement aux idées libérales héritées du père, partisan de Ferhat Abbas, une figure qui a marqué la jeunesse de Chadli Bendjedid qui l'évoque aujourd'hui comme « un homme qui était en avance sur son temps, qui a eu le courage de ne pas succomber aux populismes et qui avait une idée gigantesque de la démocratie, de la société civile et de l'Etat ». Alors, plus que les attaques dont il a fait régulièrement l'objet, Chadli Bendjedid donne l'impression de davantage souffrir de n'avoir eu le loisir de mener jusqu'au bout cette mission quasi lithurgique, celle d'« arracher l'Algérie aux monopoles de la pensée et de l'économie », de n'avoir pas eu le temps de rendre irréversibles les réformes politiques et économiques. « C'était tellement plus commode d'employer les attributs du pouvoir à des fins personnelles. Mais je n'ai pas l'habitude de trahir mes croyances » Et d'évoquer cette formule que Boumediène a eu à lui répéter maintes fois : « N'oublie pas que celui qui tient à me suivre mourra dans le dénuement » Il se dit fier, aujourd'hui, de n'avoir pas accumulé des richesses sur le dos de l'Algérie et pense haut et fort que la véritable richesse est de rester fidèle à ses idées. « Si on avait le moindre soupçon sur Chadli, croyez-vous qu'on se serait gêné de le mettre dans l'embarras et d'en faire les gorges chaudes ? » Il affirme avoir mis la puissance de son pouvoir - « et j'avais un énorme pouvoir » - au service des transformations sociales et politiques de l'Algérie, au service de son honneur : « Pour la dignité de l'Algérie, Chadli n'a jamais tendu la main à l'étranger. » Il tire quelque satisfaction d'avoir été le père des réformes, même si des subordonnés ont jugé utile, pendant et après son règne, de s'en approprier la paternité : cela lui arrache juste un sourire furtif et amusé sur toutes les frivolités qu'il a eu à entendre. « Pour engager des réformes et s'opposer aux positions dominantes, il faut d'abord posséder le pouvoir »
« Décennie noire ? Quelle décennie noire ? »
A l'écouter, on saisit alors que son long silence s'est voulu une double élégance seigneuriale à l'encontre d'un univers politique volage et superficiel qui ne méritait pas qu'on lui répliquât, et d'un pays qui avait davantage besoin de protection que d'échange de quolibets. « Répondre à qui ? Et pourquoi ? Pour ajouter de l'huile sur le feu qui n'en manque pas ? Pour créer d'autres motifs de discorde à une situation déjà fort compliquée ? » Chadli Bendjedid, qui a eu à connaître tout le monde et chacun, choisira d'en dire davantage le moment venu. Pour l'heure, il semble laisser faire la loi tenace et implacable de l'hypocrisie politique, « celle qui se plaît dans la critique facile du prédécesseur, la démesure verbale et l'alibi de l' "héritage catastrophique" ». Il est apparemment plus révolté par l'indélicatesse du procédé que par sa futilité. « Dénoncer la gestion de celui qui n'est plus là, parler de "décennie noire", cela peut, parfois, être une diversion pratique pour cacher les défauts et les incompétences, un prétexte pour éviter de parler des maux actuels, mais cela ne résout jamais la question de l'avenir du pays. C'est tellement vain. La preuve » Et d'évoquer la fidélité et l'éthique qu'il s'est toujours imposées vis-à-vis du défunt Président Houari Boumediène, le compagnon d'armes, l'ami, le confident, dont la mémoire n'a jamais eu à subir le moindre outrage de Chadli Bendjedid. C'est d'ailleurs cette immense fidélité à Boumediène qui l'aurait contraint à accepter, en 1979, de prendre les rênes d'un pays qui vivait une époque difficile. « Ce que les gens doivent savoir, c'est qu'à la mort de Boumediène Chadli Bendjedid n'a jamais revendiqué la succession. En qualité de coordinateur de l'armée, c'est moi qui ai proposé à des candidats médiatisés à l'époque de prendre la relève. Ils ont refusé. Oui, ils ont refusé, et ils ont refusé parce que la situation était complexe, l'endettement énorme, les caisses vides, les étals déserts et la pénurie régnante Chadli n'avait pas vocation à devenir Président, mais il n'avait plus le choix. » Alors, tous ces propos tardifs, rétrospectifs et médisants sur la « décennie noire » le blessent, surtout quand ils viennent de personnalités défaillantes. « Pendant cette décennie, on a édifié une quantité de barrages, construit des milliers de logements, libéré le marché de la consommation, libéré les murs politiques, autorisé la presse libre et le multipartisme, consolidé l'image du pays, libéré les détenus politiques et d'opinion De quelle décennie noire parle-t-on ? »
Mohamed Benchicou, Le Matin, 13 janvier 2001
Il est resté une énigme, il le sait, et il ne semble pas s'en émouvoir, ni vouloir en tirer gloire, ni encore moins en souffrir : depuis neuf ans qu'il a quitté la scène politique, Chadli Bendjedid s'est imposé un silence digne - « mon choix personnel, sans aucune contrainte de qui que ce soit » -, s'attachant, avec une rare constance, à résister aux démons de la polémique, attitude qui lui vaut aujourd'hui de jeter sur le monde qui l'entoure un regard froid et compatissant, sans animosité, mais sans illusions sur les hommes. Celui qui a présidé durant treize longues années aux destinées de l'Algérie et qui fut au centre de plusieurs controverses tient aujourd'hui à ne rien laisser paraître de l'amertume qu'on devine, affichant une déroutante sérénité, celle d'un homme « à la conscience tranquille et qui ne regrette rien ». Tout juste, par instants, une lueur désabusée dans des yeux blasés par « tant d'ingratitude » de presque tous, y compris de ceux à qui il a rendu la liberté ou fait confiance, désabusement devant de successives trahisons des clercs devenus rois, devant la frénésie dans l'outrage et l'insulte, mais un désabusement vite maîtrisé, rapidement caché derrière une allure altière et déterminée. D'apparence, Chadli n'a pas changé : toujours cette corpulence de sportif endurci, la même chevelure cendrée qui ne concède aucune parcelle à la calvitie et toujours cet accent sans emphase qui dit un « combat sacré ». Son combat sacré ? « La réhabilitation de l'Etat de droit et la transition vitale vers une Algérie rénovée et rajeunie », fondamental et inachevé, intime et trop complexe à expliquer, « une cause qui expose fatalement aux inimitiés et aux égoïsmes ». « Je voulais que l'Algérie tire les leçons de l'empire soviétique et ne tombe pas dans les mêmes travers ». Caprice de souverain soucieux de laisser son nom à l'histoire ? Non, plutôt un vieil attachement aux idées libérales héritées du père, partisan de Ferhat Abbas, une figure qui a marqué la jeunesse de Chadli Bendjedid qui l'évoque aujourd'hui comme « un homme qui était en avance sur son temps, qui a eu le courage de ne pas succomber aux populismes et qui avait une idée gigantesque de la démocratie, de la société civile et de l'Etat ». Alors, plus que les attaques dont il a fait régulièrement l'objet, Chadli Bendjedid donne l'impression de davantage souffrir de n'avoir eu le loisir de mener jusqu'au bout cette mission quasi lithurgique, celle d'« arracher l'Algérie aux monopoles de la pensée et de l'économie », de n'avoir pas eu le temps de rendre irréversibles les réformes politiques et économiques. « C'était tellement plus commode d'employer les attributs du pouvoir à des fins personnelles. Mais je n'ai pas l'habitude de trahir mes croyances » Et d'évoquer cette formule que Boumediène a eu à lui répéter maintes fois : « N'oublie pas que celui qui tient à me suivre mourra dans le dénuement » Il se dit fier, aujourd'hui, de n'avoir pas accumulé des richesses sur le dos de l'Algérie et pense haut et fort que la véritable richesse est de rester fidèle à ses idées. « Si on avait le moindre soupçon sur Chadli, croyez-vous qu'on se serait gêné de le mettre dans l'embarras et d'en faire les gorges chaudes ? » Il affirme avoir mis la puissance de son pouvoir - « et j'avais un énorme pouvoir » - au service des transformations sociales et politiques de l'Algérie, au service de son honneur : « Pour la dignité de l'Algérie, Chadli n'a jamais tendu la main à l'étranger. » Il tire quelque satisfaction d'avoir été le père des réformes, même si des subordonnés ont jugé utile, pendant et après son règne, de s'en approprier la paternité : cela lui arrache juste un sourire furtif et amusé sur toutes les frivolités qu'il a eu à entendre. « Pour engager des réformes et s'opposer aux positions dominantes, il faut d'abord posséder le pouvoir »
« Décennie noire ? Quelle décennie noire ? »
A l'écouter, on saisit alors que son long silence s'est voulu une double élégance seigneuriale à l'encontre d'un univers politique volage et superficiel qui ne méritait pas qu'on lui répliquât, et d'un pays qui avait davantage besoin de protection que d'échange de quolibets. « Répondre à qui ? Et pourquoi ? Pour ajouter de l'huile sur le feu qui n'en manque pas ? Pour créer d'autres motifs de discorde à une situation déjà fort compliquée ? » Chadli Bendjedid, qui a eu à connaître tout le monde et chacun, choisira d'en dire davantage le moment venu. Pour l'heure, il semble laisser faire la loi tenace et implacable de l'hypocrisie politique, « celle qui se plaît dans la critique facile du prédécesseur, la démesure verbale et l'alibi de l' "héritage catastrophique" ». Il est apparemment plus révolté par l'indélicatesse du procédé que par sa futilité. « Dénoncer la gestion de celui qui n'est plus là, parler de "décennie noire", cela peut, parfois, être une diversion pratique pour cacher les défauts et les incompétences, un prétexte pour éviter de parler des maux actuels, mais cela ne résout jamais la question de l'avenir du pays. C'est tellement vain. La preuve » Et d'évoquer la fidélité et l'éthique qu'il s'est toujours imposées vis-à-vis du défunt Président Houari Boumediène, le compagnon d'armes, l'ami, le confident, dont la mémoire n'a jamais eu à subir le moindre outrage de Chadli Bendjedid. C'est d'ailleurs cette immense fidélité à Boumediène qui l'aurait contraint à accepter, en 1979, de prendre les rênes d'un pays qui vivait une époque difficile. « Ce que les gens doivent savoir, c'est qu'à la mort de Boumediène Chadli Bendjedid n'a jamais revendiqué la succession. En qualité de coordinateur de l'armée, c'est moi qui ai proposé à des candidats médiatisés à l'époque de prendre la relève. Ils ont refusé. Oui, ils ont refusé, et ils ont refusé parce que la situation était complexe, l'endettement énorme, les caisses vides, les étals déserts et la pénurie régnante Chadli n'avait pas vocation à devenir Président, mais il n'avait plus le choix. » Alors, tous ces propos tardifs, rétrospectifs et médisants sur la « décennie noire » le blessent, surtout quand ils viennent de personnalités défaillantes. « Pendant cette décennie, on a édifié une quantité de barrages, construit des milliers de logements, libéré le marché de la consommation, libéré les murs politiques, autorisé la presse libre et le multipartisme, consolidé l'image du pays, libéré les détenus politiques et d'opinion De quelle décennie noire parle-t-on ? »