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Albert Memmi et Jean Amrouche, l'élève et le maître

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  • Albert Memmi et Jean Amrouche, l'élève et le maître



    Un livre tout à fait récent, "Penser à vif", réunit des textes d'Albert Memmi recueillis dans la longue durée, puisqu'ils vont de 1941 à 2002. On ne peut manquer de s'y intéresser, d'autant que leur présentation par Hervé Sanson nous guide à la fois à travers le temps et à travers les thèmes abordés.

    Cependant il n'est pas interdit de rester fidèle à ses premières amours de lecteur ou de lectrice, c'est-à-dire au premier roman publié par Memmi en 1953 sous le titre La Statue de sel. Roman d'une enfance pauvre et d'une entrée dans la vie que des circonstances particulières rendent très douloureuse, c'est aussi un livre de souvenirs, où l'on trouve quelques figures connues par exemple celle de Jean Amrouche qui fut le professeur de lettres du jeune Memmi au Lycée Carnot de Tunis en 1937. Jean Amrouche avait alors entre 31 et 32 ans, puisque né en février 1906, et son élève tout juste 17 ans puisque né en décembre 1920. La Statue de sel n'indique pas de date, mais nous dit que le jeune professeur avait alors publié deux recueils de vers, or le second, Etoile secrète, paraît en 1937. On sait par ailleurs que Jean Amrouche avait été nommé au Lycée Carnot de Tunis en octobre 1936.

    S'agissant d'un roman, car La Statue de sel en est un, il n'y a sans doute pas lieu d'y chercher une rigoureuse exactitude historique. En revanche et pour s'en tenir au portrait physique mais surtout psychologique d'Amrouche qui s'y trouve inclus, il dégage le sentiment d'une grande vérité, l'intelligence pénétrante de Memmi étant sans doute aidée par l'identification du romancier à son modèle.

    Cette identification instinctive et en partie inconsciente entraîne chez l'élève de 1937 toute une gesticulation (intellectuelle) destinée à attirer l'attention du Maître, son principal moyen d'action étant de se montrer particulièrement brillant et pense-t-il remarquable. Las, cette stratégie pourtant judicieuse échoue lamentablement car Jean Amrouche n'a pas l'esprit assez libre pour s'intéresser à quelque élève que ce soit, ou pour comprendre à quel point celui-ci a envie d'être remarqué.

    A dire vrai, le dépit que l'élève en ressent témoigne chez Memmi d'une auto-ironie assez plaisante, et les scènes qui en découlent seraient drôles si le jeune garçon finalement ne dérapait, passant par dépit à une violente manifestation d'agressivité. Cette fois la glace est rompue, Amrouche rencontre Memmi au sens fort du mot, et celui-ci découvre en tout cas quelques aspects essentiels de son maître. L'analyse qu'il en fait doit beaucoup à une réflexion très postérieure, qui pourrait être contemporaine de l'écriture du roman (publié en 1953). Elle reste extrêmement intéressante pour nous lecteurs de 2017, d'autant que Jean Amrouche n'étant pas du genre à livrer des confidences sur lui-même, ce serait bien dommage de dédaigner ce que le jeune garçon de dix-sept ans ressentait par intelligence et empathie, et ce que l'écrivain que Memmi est devenu au début des années 50 est capable d'approfondir.

    On peut d'ailleurs remarquer qu'à la date où il écrit La statue de sel, Memmi a à peu près le même âge qu'avait Jean Amrouche lorsqu'ils se sont connus au Lycée Carnot, c'est-à-dire pour l'un comme pour l'autre environ 31 ou 32 ans, par delà leur différence de 13 ou 14 ans. Ce qui les sépare est bien moins qu'une génération, mais c'est assez pour que le plus ancien, Amrouche, se sente d'abord tenu de garder par devers lui ce qui le fait souffrir--on peut aller jusqu'à dire ce qui le torture--jusqu'au moment où le second (chronologiquement) gagne sa confiance et lui permet quelques épanchements.

    Memmi l'élève perçoit fortement à quel point son maître souffre, d'autant que comme tous ses condisciples, il est au courant d'une partie au moins de ce qui en est cause. Il y a autour d'Amrouche toute une rumeur portant sur un drame personnel, sentimental et affectif ; elle est suffisamment mystérieuse, en tout cas mal éclaircie, pour titiller l'esprit de ces jeunes garçons encore bien ignorants des affaires de cœur : il se raconte qu'après un mariage de courte durée (1932-1934), Amrouche et sa femme, Française de bonne famille, ont rompu avec violence. De quoi faire rêver, et jacasser, des classes de lycéens. Sur ce point on n'en saura pas plus, et l'on peut supposer que Memmi réserve pour son roman suivant, Agar (1955) ses réflexions sur la rupture du couple mixte franco-maghrébin.

    Dans La Statue de sel, l'analyse principale que fait Memmi de son personnage Amrouche rebaptisé Marrou (pas de quoi égarer le lecteur !) porte sur le rejet dont il est victime de la part de ses chers collègues, lui dont l'origine berbère fait un "métèque"--le mot est de Memmi--et un être rejeté plus ou moins ostensiblement dans les franges inclassables de la société. En 1937, Jean Amrouche est un être profondément solitaire, ce qui n'apparaît pas forcément dans son grand texte de 1938, la "Préface" aux Chants berbères de Kabylie, publiés l'année suivante, où l'on n'a pas toujours remarqué des accents d'une très grande mélancolie.

    L'élève Memmi ne pouvait percevoir à l'époque l'importance de la Kabylie dans la vie d'Amrouche, mais à d'autres égards, le très jeune garçon qu'il était se sentait flatté et ému que son maître le juge digne de recevoir des confidences personnelles. C'est tout à son honneur de ne pas s'être senti offusqué par la morgue que Jean Amrouche affichait, et en raison de laquelle il était généralement jugé orgueilleux, prétentieux, dépourvu de spontanéité.
    Memmi tient des propos aussi lucides que généreux pour expliquer ce que cette attitude signifiait : une absence totale de confiance en soi-même et plus généralement dans la vie. Amrouche ne pouvait pas s'autoriser le moindre laisser aller, la moindre facilité, car il les aurait ressentis comme des failles dans une indispensable armure. Peut-être faut-il se reporter à son célèbre portrait de Jugurtha, un texte postérieur, évidemment, mais précieux ô combien, pour comprendre ce qu'il pense des masques : il voit en eux les armes principales, voire uniques, de cet "Eternel Jugurtha" qui doit affronter, déjà, encore et toujours, un adversaire objectivement beaucoup plus fort que lui.
    Pourtant la relation que Jean Amrouche eut pendant près d'un an avec son élève Memmi (et on a très envie d'en croire celui-ci) montre à quel point il aurait voulu ne pas être sur ses gardes ni constamment inquiet. On se prend à penser que l'écriture finalement, aurait pu l'aider à se libérer, s'il n'y avait très vite renoncé au profit d'autres tâches jugées plus urgentes, et s'il avait pu prolonger sa vie comme Memmi lui-même, bientôt âgé de 97 ans, alors qu'il n'en avait que 56 lorsque la mort l'emporta en 1962.

    Denise Brahimi - HuffPost Algérie
    Iverdan macci yiwen, maca ttawin yak d asawen

  • #2
    J'ai toujours voulu lire " La statue de sel "... Il est peut-être temps que je lise..." Penser à vif" a l'air intéressant.
    Je me demande s'ils sont disponibles ici.


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    • #3
      Je me pose la même question, Zeana. Je vais tâcher de voir dans une des grandes librairies d'Alger.
      Iverdan macci yiwen, maca ttawin yak d asawen

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      • #4
        Bonsoir,

        j'ai lu la statue de sel lorsque j'étais au lycée. Cette oeuvre m'avait touchée à l'époque parce que je m'identifiais beaucoup au personnage, ce n'était pas la même histoire, pas la même religion, ni les mêmes lieux, il savait capter les problèmes et les écrire.
        Je ne l'ai pas relu depuis, je ne sais pas si je ressentirais toujours la même chose...

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        • #5
          Il me semble que le lycéen adolescent A. Memmi s'est identifié à son maître J. Amrouche pour une double raison assez forte;
          - les deux sont de culture française mais leur origine maghrébine freine leur reconnaissance pleine et entière dans leur milieu d'adoption;
          - leur confession respective, juive et chrétienne, en font des personnes "non conformes" ou "atypiques" dans les sociétés tunisiennes et algériennes à dominante musulmane.
          Les deux sont condamnés en quelque sorte à vivre dans un "entre-deux" qui n'est ni leur pays d'origine - l'Algérie ou la Tunisie- ni leur pays d'adoption - la France. La même condition d'"apatride" est ressentie par une écrivaine plus jeune, née d'un couple mixte d'algérien et de française, ayant grandi à Alger et vivant depuis longtemps en France: Nina Bouraoui.
          Il est probable que J. Amrouche, à son tour, ait vu en A. Memmi un double de ce qu'il était lui même dans sa propre jeunesse lycéenne antérieure.
          Iverdan macci yiwen, maca ttawin yak d asawen

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          • #6
            Envoyé par baouz Voir le message
            Il me semble que le lycéen adolescent A. Memmi s'est identifié à son maître J. Amrouche pour une double raison assez forte;
            - les deux sont de culture française mais leur origine maghrébine freine leur reconnaissance pleine et entière dans leur milieu d'adoption;
            - leur confession respective, juive et chrétienne, en font des personnes "non conformes" ou "atypiques" dans les sociétés tunisiennes et algériennes à dominante musulmane.
            Les deux sont condamnés en quelque sorte à vivre dans un "entre-deux" qui n'est ni leur pays d'origine - l'Algérie ou la Tunisie- ni leur pays d'adoption - la France. La même condition d'"apatride" est ressentie par une écrivaine plus jeune, née d'un couple mixte d'algérien et de française, ayant grandi à Alger et vivant depuis longtemps en France: Nina Bouraoui.
            Il est probable que J. Amrouche, à son tour, ait vu en A. Memmi un double de ce qu'il était lui même dans sa propre jeunesse lycéenne antérieure.

            Oui, c'est probablement pour cela que mon professeur nous l'a proposé, c'était une une vraie expérience de lecture. Et puis surtout :c'est quelqu'un d'accessible, il était professeur!

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